Première partie de l’entretien avec Tristan Hillion mené par Emmanuel Hiriart
Troisième hors série en collaboration avec le podcast Récit Stratégique qui lui sous forme documentaire s’intéresse au Liban et à la guerre asymétrique du Hezbollah en expliquant sa décision de rentrer dans un front uni avec Gaza du fait des liens culturels, historiques, géographiques mais aussi politiques et militaires entre la Liban et la Palestine et les palestiniens qui n’ont fait que s’accroitre depuis 1948.
Vous pouvez retrouver le Podcast Récit Stratégique en suivant ce lien : https://podcasts.apple.com/fr/podcast/r%C3%A9cit-strat%C3%A9gique-le-hezbollah-et-la-guerre-asym%C3%A9trique/id1879471446?i=1000753944523
Aujourd’hui je reçois pour une première partie le chercheur Tristan Hillion afin de traiter du concurrent et prédécesseur du parti de Dieu libanais, le mouvement Amal fondé par Moussa Sadr dans les années 1970 qui va comparer la Nakba à Kerbala soit le martyr des descendants du Prophète de l’Islam afin de lier leurs sorts dans la lutte pour la dignité des déshérités de leurs terres, les palestiniens, solidairement des déshérités sur leurs propres terres que sont les chiites du sud Liban.
Vous pouvez soutenir notre travail en effectuant un don sur la plateforme HelloAsso : https://www.helloasso.com/associations/images-d-ici-d-ailleurs/formulaires/1
Produit par Images d’Ici & d’Ailleurs 2026
Musique du générique :
Produit par : El-Funoun Palestinian Dance Troupe « Lover’s Hymn »
Palestinian folk tune
Retranscription provisoire de l’épisode 24 de la Saison 1 du podcast en français sur la Palestine animé par Emmanuel Hiriart
Bonjour à toutes et à tous et bienvenue dans Fragments de Palestine, un podcast en français
consacré à la Palestine et aux Palestiniens.
Je suis Emmanuel Hiriart et en parallèle de ce podcast, je réalise un documentaire
audio que vous pouvez retrouver sur toutes les plateformes d’écoute ou sur YouTube
qui se nomme « Récits stratégiques », sous-titré « La guerre asymétrique du
Hezbollah au XXIe siècle » et qui interroge un haut dirigeant militaire du Hezbollah sur
14 épisodes retraçant l’histoire du parti, du Liban, de son conflit avec Israël et donc
de sa guerre depuis le 7 octobre dans ce front de soutien à Gaza.
Et aujourd’hui, je vous propose donc un épisode au croisement des deux univers
et de ces deux podcasts, Récits stratégiques et Fragments de Palestine,
afin d’expliquer ces liens politiques, militaires, économiques, historiques et
géographiques voire culturelles entre le Liban et la Palestine.
Je vous propose donc un cycle qui retrace notamment la présence de l’OLP,
Yasser Arafat au Liban, entre les années 1970 et 1982.
Et dans ce cadre-là, deux premiers épisodes ont déjà été diffusés,
l’un avec Rafi Madaian qui nous évoque ici les liens entre l’OLP et la gauche,
ou le mouvement national libanais, et l’invasion du Liban en 1982 par Tsahal,
puis avec Walid Charara sur la création à cette époque du Hezbollah
et de sa ligne de conduite pro-palestinienne tenue par des membres fondateurs
qui ont pu se former d’ailleurs au sein d’organisations palestiniennes.
Aujourd’hui, nous allons explorer le mouvement chiite concurrent Amal
qui s’est formé précédemment au Hezbollah.
Et pour cela, je reçois Tristan Hillion,
un chercheur ayant consacré sa thèse de doctorat à ce mouvement.
Et c’est une occasion unique de comprendre le rôle de Moussa Sadr,
le fondateur de Amal et de l’appel des déshérités.
Avec lui, nous allons opérer une comparaison entre la création de ces mouvements chiites,
notamment au Sud Liban, et l’évolution de son rapport avec la Palestine et les Palestiniens,
l’OLP et Yasser Arafat.
Bonne écoute.
Tristan Hillion, bonjour.
Bonjour.
Alors vous êtes l’invité aujourd’hui du podcast,
devrais-je dire des deux podcasts, car vous êtes à la fois diffusé sur Fragments de Palestine,
mais également sur Récits stratégiques,
parce que vous allez finalement combler un manque volontaire
parce qu’en 14 épisodes de Récits stratégiques,
je ne pouvais pas non plus aborder tous les détails, tous les à côté,
et notamment des relations politiques et militaires du Hezbollah
avec d’autres organisations libanaise.
J’avais évoqué, bien sûr dans des épisodes,
la personnalité de Moussa Sadr,
et d’ailleurs, j’essayais à tort ou à raison,
vous nous le direz sûrement au cours de cet entretien,
de l’opposer, en tout cas de montrer que c’était une voie différente de celle de Fadlallah
dans la communauté chiite, et puis dans les choix que faisaient les chiites à ce moment-là,
mais je montrais aussi que nombreux militants de Hezbollah venaient de Amal,
et ça sera donc l’occasion avec vous d’aborder cela.
Et alors, pour expliquer pourquoi vous allez être également diffusé sur Fragments de Palestine
dans cette collaboration entre les deux podcasts,
c’est tout simplement parce que l’axe principal de ce long entretien qui sera divisé en deux parties,
je le dis tout de suite à nos auditeurs,
si vous aimez Tristan et Lyon, c’est bien, il y en aura deux fois plus que d’habitude,
notre première partie va commencer finalement en 1948 à la Nakba
pour comprendre comment ce choc finalement, cette catastrophe subie par les palestiniens,
va à la fois avoir des conséquences au Liban, avoir des conséquences politiques,
va inspirer des choses, va en réaction aussi positive ou négative,
créer une politisation, une prise de conscience peut-être du clergé chiite,
de la population, d’organisations plus sociales ou humanitaires ou islamiques
qui étaient déjà présentes,
et va modeler des organisations politiques sur la question des Palestiniens et de la Palestine.
Donc forcément, on a compris que ça avait modelé le Hezbollah qui se crée en 1982,
mais avant lui, ça a déjà modelé une autre organisation,
le mouvement Amal, sur lequel on va donc longuement revenir à travers ce long podcast,
mais pour comprendre ces liens, ces inimitiés, ces oppositions notamment avec l’OLP
ou avec le Hezbollah dans une seconde partie.
Et donc, pour vous lancer après cette longue parenthèse,
il nous faut donc revenir à 1948 et donc savoir ce que représente finalement cette Nakba
pour le Liban et pour le sud-liban,
qui va accueillir une grande partie de la population palestinienne,
qui va simplement s’éloigner du conflit en allant un peu plus vers le nord,
les régions de Palestine et du sud-liban étant liées, y compris administrativement, depuis des décennies,
et puis géographiquement, c’est la continuité territoriale.
Et alors, qu’est-ce que ça va avoir comme, avant de rentrer dans le vif du sujet,
qu’est-ce que ça va avoir comme conséquence en termes de changements démographiques,
économiques, bien sûr, politiques, voire militaires,
pour à partir de 1948, pour ces Libanais qui sont indépendants depuis quelques années,
mais qui sont un État, on va le dire tout de suite, extrêmement en essence, mais extrêmement faible,
et donc qui accueille des centaines de milliers de Palestiniens.
Merci pour cette excellente question qui est fondamentale, en fait,
parce que 1948, l’établissement de l’État d’Israël et le nettoyage ethnique qui s’ensuit,
ce n’est pas un épisode lointain pour les Libanais, et notamment pour les habitants du sud,
donc on a un certain nombre d’opérations militaires qui sont conduites par les milices sionistes en Galilée,
mais aussi en territoire libanais, de l’autre côté de la frontière,
et notamment dans un certain nombre de villages frontaliers,
ce qu’on appelle à l’époque les Sept Villages, donc il y a par exemple Terbeja, Salha, Malikye ou Hula,
un autre village dans lequel les milices sionistes vont conduire des opérations de nettoyage ethnique également.
C’est l’opération Hiram conduite par l’officier Moshe Karmel,
et donc beaucoup d’habitants du Liban sud de ces villages frontaliers
vont être expulsés de leur village et des dizaines d’autres assassinés.
On a des massacres qui se déroulent, un petit peu similaires à ceux qui se déroulent côté palestinien,
comme à Deir Yassin en avril 1948,
et donc le nettoyage ethnique de la Palestine et des villages frontaliers en 1948,
c’est quelque chose de fondamental dans la mémoire des habitants du Liban sud,
c’est un traumatisme majeur et c’est ce qui me pousse dans mes travaux et dans ma thèse en particulier
à parler de Nakba, Libano-Palestinienne, parce que les drames sont similaires,
les logiques se ressemblent considérablement,
et donc ce nettoyage ethnique va avoir des conséquences majeures sur l’économie et les sociétés du Liban sud,
qui étaient entremêlées avec la société palestinienne.
On avait de nombreux amélites, donc des habitants du Liban sud qui travaillaient en Palestine,
d’autres qui vendaient leurs bétails, leurs productions agricoles, qui s’y mariaient,
des liens sociaux, familiaux, économiques et culturels qui s’inscrivaient vraiment dans le temps long,
et donc 1948 ça va être une rupture majeure pour les gens du Liban sud,
et ça va provoquer une rupture de la continuité géographique entre les deux espaces, mais aussi sociale,
et du coup ça va pousser les habitants du Liban sud à se tourner principalement vers Beyrouth
en quête de nouvelles opportunités, en quête d’espoir,
et malheureusement comme les Palestiniens, ces populations vont être de manière générale
livrées à elles-mêmes et abandonnées par l’état central.
Donc 1948, le nettoyage ethnique et le déplacement forcé d’environ 700 000 Palestiniens dont 100 000 au Liban,
ça va avoir des incidences considérables sur la société du Liban sud, mais sur le Liban plus généralement.
Démographiquement comme je le dis, on a 100 000 personnes qui s’installent au Liban, beaucoup dans le sud,
donc dans la ville deTyr par exemple, on a trois camps qui se mettent sur pied,
Rachidiyeh, El Bos, et le regroupement informel de Jadal Bahar.
On a aussi un camp qui est créé à Nabatille, aussi à Saïda, on a Ayn El Heloué, Millet Millet.
Donc la présence palestinienne dans le Liban sud s’impose en force,
et c’est quelque chose qui va marquer considérablement les habitants, les élites comme toutes les différentes classes sociales du Liban sud,
qui vont voir ces Palestiniens chassés de chez eux, avec les clés de leur maison,
qui sont dans l’attente justement de retourner sur leurs terres.
Et réfugiés Palestiniens et habitants du Liban sud vont être soumis aux mêmes conditions de vie socio-économique extrêmement précaires,
même s’il faut quand même souligner que l’élite économique si je puis dire palestinienne qui s’exile vers le Liban,
ou qui est expulsée vers le Liban, va être plutôt bien intégrée à l’économie libanaise.
À l’image par exemple du banquier Youssef Beydas et d’autres,
certains vont obtenir la nationalité libanaise assez rapidement, qu’ils soient musulmans ou chrétiens par ailleurs,
ce n’est pas une question qui se pose à ce moment-là avec force pour ces élites économiques.
Et donc ces élites vont considérablement contribuer à la croissance économique de Beyrouth et du Liban dans les décennies suivantes,
ce qu’on oublie trop souvent.
On aime souvent mettre en lumière l’aspect déstabilisateur de la présence palestinienne sur le Liban par ces réfugiés, par ces classes populaires, etc.
Mais ces élites contribuent aussi culturellement et économiquement à l’essor du Liban et de Beyrouth
de la fin des années 40 jusqu’aux années 70.
Pour ce qui est de la majorité de la population, on est quand même sur un quotidien de misère social et économique
où les Palestiniens sont interdits d’exercer un certain nombre d’emplois.
Et sur le plan politique et militaire, jusqu’à la fin des années 60,
les Palestiniens ne vont pas être autorisés à exercer des activités politiques.
Ils vont être fortement réprimés par les services de renseignement de l’armée libanaises, le deuxième bureau.
Pour donner une image de cette répression, en 1965-1966, on a un militant palestinien du Fatah qui s’appelle Galal Gharawash
qui va être jeté du toit d’un hôpital et qui va décéder.
Ce qui atteste la violence de la répression qui s’exerce à ce moment-là contre les militants palestiniens.
Et donc 48, et ce qui s’ensuit, va avoir une influence majeure sur le destin du Liban, son présent à ce moment-là.
Et ça va être aussi un événement qui va inspirer, sur lequel on va construire, que ce soit politiquement, culturellement,
voire religieusement, à travers les élites locales et un certain nombre de leaders
comme Moussa Sadr, le fondateur d’Amal en 1975, qui s’impose à ce moment-là comme la voix et la figure tutélère des chiites libanaises.
Alors justement, vous évoquez le cas de Moussa Sadr.
À cette époque, donc les années 70, c’est là qu’il apparaît.
On va s’arrêter un peu sur son parcours, sur ce qu’il représente politiquement et religieusement.
En fait, ces réfugiés palestiniens sont simplement au contact, au sud Liban notamment, avec une population chiite libanaises,
même si au sud on trouve aussi des sunnites et des chrétiens.
Il n’est pas question de vouloir sectoriser les gens et d’ailleurs des familles sont mixtes.
Enfin, notre propos n’est pas là, mais arrêtons-nous sur les liens entre ces populations chiites.
Pourquoi ? Parce qu’elles sont également, vous le disiez, les palestiniens sont souvent, à partir du moment où ils arrivent,
à part pour les classes les plus riches, elles sont finalement marginalisées.
Et elles sont au contact de populations chiites libanaises qui sont également marginalisées,
parce que périphériques, parce que rurales, parce qu’elles éloignent le centre de pouvoir,
parce qu’elles n’ont pas de représentation politique non plus.
Et donc surgit, un peu de nulle part, parce qu’on part vraiment d’une communauté qui n’a pas de représentant politique,
vous me corrigerai si je me trompe, et donc surgit la figure de Moussa Sadr,
et lui qui va non pas chercher une solution pour sa seule communauté, si je puis dire,
mais qui va, à travers ses différents appels, s’ouvrir à l’ensemble des Libanais,
et également aux palestiniens, notamment sur la question du combat à Israël.
Alors, est-ce qu’on peut essayer de retracer, ça devrait faire l’objet de trois ou quatre épisodes,
le parcours de Moussa Sadr et de son influence finalement au Sud,
et y compris pour les gens du Sud, chiites libanaises vis-à-vis de la question palestinienne ?
Bien sûr, et c’est vraiment fondamental à poser parce que Moussa Sadr est le précurseur de beaucoup de choses,
il y a beaucoup de mots d’ordre qu’on entend aujourd’hui encore dans le présent et l’actualité libanaises qui lui reviennent,
et ce qu’on oublie trop souvent, par exemple la thématique de société de résistance,
c’est lui qui l’élabore et qui le met en pratique dans les villages du Sud avec ses fidèles et ses partenaires.
Donc Moussa Sadr, c’est le fils d’un grand religieux iranien issu d’une famille transnationale,
comme la plupart des familles religieuses chiites, c’est-à-dire établie entre le Liban, l’Irak et l’Iran depuis un peu plus de deux siècles,
et donc il grandit dans la ville sainte de Rome, il va faire des études religieuses à ce qu’on appelle la hausa, le séminaire chiite,
et parallèlement à ses études religieuses traditionnelles, il va aussi suivre une formation à l’université de Téhéran en économie,
à la faculté de droit, dans les années 50, il va être témoin de la nationalisation du pétrole sous Moussa Sadr,
et puis du coup d’état qui s’ensuit, soutenu par la CIA et le MISIS pour restaurer le chat dans ses pleins pouvoirs,
donc ça va beaucoup le marquer, 48, aussi le nettoyage ethnique de la Palestine, il a une vingtaine d’années quand ça se produit,
c’est quelque chose qui va le bouleverser, sur lequel il va écrire, il va beaucoup penser,
et donc à la fin des années 50, il va être appelé par un certain nombre de familles, et notamment les héritiers d’un religieux local,
Abdel Hussain Sharif Eddin, qui est décédé en 1957 et qui vont lui demander de prendre sa suite.
Abdel Hussain Sharif Eddin était le religieux établi dans la ville de Tyr, et c’était d’une certaine manière le mosh tarid,
donc le religieux chiite libanais le plus éminent et le plus important,
et donc Sadr va accepter de prendre sa succession et il va s’installer entre 59 et 61 dans cette ville de Tyr,
au Liban Sud, au contact de la Palestine occupée et au contact direct des réfugiés palestiniens expulsés de chez eux.
Et donc très rapidement, il va s’intéresser aux conditions socio-économiques des chiites libanais et de l’ensemble de la population libanaises,
il va essayer de comprendre le régime politique du pays dans lequel il s’installe, les configurations sécuritaires, politiques, militaires, etc.
Et assez rapidement, il va en appeler à l’État et aux élites locales pour assumer leurs responsabilités,
c’est-à-dire développer la région économiquement, socialement, notamment en termes d’infrastructures, écoles, hôpitaux, routes, etc.
Parce que le Liban Sud, comme la plaine de la Bekaa et le Akkar au Nord,
étaient des régions qui étaient quand même grandement délaissées par l’État central,
qui concentraient la plupart de son énergie et de ses ressources sur Beyrouth et la montagne, le pays utile entre guillemets.
Du coup, on avait quand même un certain nombre de régions périphériques qui étaient dans le dénûment le plus grand,
avec des taux d’analphabétisme extrêmement importants, des problématiques sanitaires, d’hygiène assez graves
et vraiment une négligence considérable des pouvoirs publics.
Donc Sadr va essayer d’inviter l’État, et surtout les élites locales qui sont issues des grandes familles qui dominaient la région à l’époque ottomane,
ce qu’on appelle les Zohamas, qu’on qualifie de Irktaïyn, c’est-à-dire de Féodaux.
Donc même si l’image et le qualificatif semblent anachroniques,
et ça témoigne quand même bien de leur modalité de gouvernance et le peu d’attention qu’ils pouvaient accorder à leurs fidèles et à leurs ouailles,
Sadr va leur demander d’agir, d’assumer leur responsabilité,
depuis le début des années 60 jusqu’à la fin des années 70.
Malheureusement, il n’y a pas grand monde qui va l’écouter.
Donc il va essayer de mettre en place lui-même ce que j’appelle un complexe charitable institutionnel,
c’est-à-dire un réseau d’institutions, d’associations caritatives, éducatives pour pallier au manque de l’État
et puis résoudre en fait ces problématiques d’éducation, d’accès à la santé et puis de participation au pouvoir et au devenir du pays.
Et donc il se concentre sur ces questions socio-économiques.
Premièrement, il va recevoir le soutien d’un certain nombre de dignitaires religieux et puis d’intellectuels plutôt progressistes,
par exemple le père catholique Grégoire Haddad qui va l’inviter à diriger ce qu’il avait fondé,
le mouvement social, une association transconfessionnelle avec six personnes de six communautés différentes
qui visaient justement à réduire les inégalités et lutter contre la pauvreté.
Donc Sadr va pleinement faire partie de ces projets de lutte contre la misère qui sont pas du tout juste chi ou islamique,
qui sont transconfessionnels, qui s’inscrivent purement dans ce cadre libanais.
Et il va aussi être très rapidement concerné et préoccupé par une autre question, c’est la question palestinienne.
Parce qu’en effet, les Palestiniens sont principalement installés depuis 48 dans des régions à majorité chiites,
pour le dire rapidement, dans le sud mais aussi à Beyrouth.
Et donc Sadr va être extrêmement préoccupé par ce qui va y voir et ça va l’inquiéter aussi
pour le devenir des habitants du Liban Sud, pour lui le Sud Liban et ses habitants sont les prochains sur la liste.
Et l’histoire lui donna malheureusement raison parce que dès la fin des années 60,
l’armée israélienne lance très régulièrement des offensives sur le sud du pays
au prétexte de combattre les fédayins et les mouvements de résistance palestinien.
Mais ça va principalement être destiné contre les populations civiles du Liban Sud,
voire jusqu’à Beyrouth en 68 quand l’armée israélienne pulvérise la flotte de la Middle East Airlines
sur le tarmac de l’aéroport international de Beyrouth.
Donc cette question brûlante à l’époque sur la scène politique libanaise va aussi le préoccuper et il va s’en saisir pleinement.
Comme d’ailleurs la plupart des religieux chiites, qui soient libanais, irakiens ou iraniens,
c’est-à-dire qu’à l’époque la question de Palestine est vraiment une question brûlante
qui occupe tous les esprits et tous les cœurs dans la région, notamment pour les religieux.
Et ça, ça s’observe par exemple en 1968 et en 1969,
on va avoir les autorités religieuses chiites de Najaf, donc l’une des villes saintes du chiisme,
qui vont publier un certain nombre de fatwas où ils appellent leurs fidèles, les chiites de par le monde,
à rejoindre la résistance palestinienne qui a commencé à se mettre sur pied au milieu des années 1960
et qui est en plein essor à la fin des années 1960.
Et donc ces autorités religieuses chiites vont inviter leurs fidèles à soutenir,
que ce soit par des dons, la résistance palestinienne voire à s’engager directement dans ces rangs.
Et Sadr va s’inscrire lui aussi dans ce cadre-là,
il va prendre des positions tout à fait similaires depuis le Liban,
il va par exemple organiser des campagnes de dons à Tyr ou à Beyrouth
pour soutenir justement à l’époque le Fatah,
tout aussi en invitant ses fidèles à combattre directement dans les rangs des organisations palestiniennes.
Donc il y a vraiment une convergence aussi qui se fait,
parce que comme on le disait, les palestiniens dans leur majorité sont soumis à de nombreuses discriminations sociales et économiques.
Les chiites libanais eux aussi, c’est probablement la classe, la classe, lapsus, la communauté classe si je puis dire.
C’est un concept que beaucoup utilisent,
le fait de remettre les chiites et leurs communautés au sein d’une sorte de classe défavorisée au sein du Liban.
Parce qu’on est quand même au Liban dans un système politique et confessionnel
qui assure depuis l’indépendance la domination de deux communautés, les sunnites et les maronnites.
Enfin les maronnites en premier qui contrôlent la plupart des rouages de l’État
et des autres responsabilités de la présidence de la République à la direction de l’armée, à l’état-major de l’armée.
Et donc les chiites eux n’occupent que des postes de moindre responsabilité,
ont beaucoup moins d’opportunités sociales et économiques.
Leurs régions sont absolument délaissées voire abandonnées par l’état central.
Et par ailleurs, ils sont dispersés politiquement entre une multitude d’organisations qu’elles soient de gauche ou de droite.
On a comme je le disais d’un côté les leaders traditionnels hérités de la période ottomane,
qui eux sont insérés dans les rouages clientélistes institutionnels avec des alliances avec les élites maronnites et sunnites.
Mais de l’autre, on a aussi tout un tas de mouvements de gauche,
voire de partis de droite, les Kataëb, le Parti National Libéral ou autres.
Et les chiites sont divisés au sein de toutes ces organisations.
Ils n’ont pas vraiment une structure politique communautaire, confessionnelle, unie.
Et ils n’ont pas aussi par ailleurs de corps intermédiaires qui les représentent auprès de l’État.
Contrairement à la plupart des autres communautés,
c’est-à-dire que les Druzes, ils ont le conseil communautaire des Druzes unitariens,
on a les patriarcas maronnites et puis grec orthodoxes et grecs catholiques,
on a Dar el Ifta pour les sunnites.
Et bien les chiites, à l’époque, ils dépendent des institutions sunnites et ils n’ont pas leur propre corps intermédiaire.
Et Sadr, justement, va initier une rupture à ce niveau-là,
c’est-à-dire qu’il va pousser à la création du conseil islamique chiite supérieur,
dont la création va être votée par le Parlement en 67 et dont il va prendre la direction en 69.
Donc il fait émerger, déjà d’un point de vue institutionnel, les chiites comme une communauté indépendante.
Ce qui ne veut pas dire que tout le monde se range derrière son leadership à l’époque.
Il a quand même un certain nombre de rivaux, notamment chez les leaders traditionnels, etc.
Mais il va faire émerger la communauté, déjà institutionnellement, de manière indépendante et ensuite politiquement.
Ce qui en est un petit peu le prolongement.
En parallèle, vous parliez du conseil islamique chiite qui se fait.
Il va finir également par obtenir, alors je fais peut-être un peu des sauts dans le temps, en avant et en arrière,
mais ça reste une période où les Palestiniens vont obtenir la reconnaissance, finalement,
de leur présence politique et militaire au Liban avec les accords du Caire en 1969.
Et les chiites vont également obtenir le conseil du Sud.
Vous le disiez, le conseil islamique, les deux formations, les deux communautés vont finalement,
alors vous nous le direz, main dans la main ou de manière chacun tirant profit dès qu’elle peut,
vont quand même, pour ce qui est du Sud Liban en tout cas, obtenir des reconnaissances qui ne sont pas simplement symboliques.
Ça va changer la donne pour les Palestiniens.
Vous citiez le cas de militants qui a été même assassiné par le deuxième bureau du renseignement libanais.
Donc ils vont sortir progressivement de cette omerta et arriver à avoir s’émanciper,
à avoir une représentation qui peut y compris discuter à un niveau international parce que les accords sont passés au Caire.
Donc l’OLP peut discuter finalement avec l’État libanais ou avec d’autres États.
Et pour ce qui est du conseil du Sud ou du conseil islamique chiite, que je ne veux pas assimiler,
mais vous en ferez le détail, en tout cas les chiites aussi s’émancipent,
notamment de la communauté sunnite à laquelle ils sont obligés d’être attachés.
Et donc dessous, tous ces partis qui les accueillent bon gré mal gré,
plutôt pour faire de la masse, j’ai l’impression, que pour soutenir leurs revendications.
Et à travers ces institutions, leurs revendications ne vont cesser de croître.
Donc, est-ce qu’elles croissent en parallèle des revendications palestiniennes, vous allez nous le dire ?
Tout à fait. Et c’est fondamental à comprendre, c’est que ces deux phénomènes qui sont synchrones et concomitants.
Donc comme vous le disiez, les Palestiniens, ils vont gagner en visibilité considérablement à la fin des années 60,
à la suite d’un certain nombre d’événements.
Donc le Fatah va lancer la phase de lutte armée en Palestine occupée et aussi depuis les pays frontaliers,
donc depuis la Jordanie et le Liban principalement.
Et on a notamment une bataille qui se déroule au mois de mars 68, si je ne dis pas de bêtises sur le mois,
oui c’est mars 68, la bataille d’El Karameh, qui va opposer l’armée israélienne aux combattants palestiniens
qui sont à ce moment-là épaulés par l’armée jordanienne.
Et ça va être une victoire tactique pour la coalition, on va dire, palestino-jordanienne.
Et ça, ça va considérablement contribuer à l’essor du mouvement national palestinien dans la région.
Cet événement va être célébré du Liban, au Caire, à Riyad, jusqu’en Iran,
comme la preuve que les Palestiniens sont en mesure de libérer eux-mêmes la Palestine,
surtout après la défaite des armées arabes coalisées contre Israël en 67.
Et à partir de ce moment-là, on a plein de Libanais qui vont aussi rejoindre le Fatah,
que ce soit en Jordanie ou au Liban, notamment beaucoup de chiites du Sud
et certains surrecommandations directes de Moussa Sadr.
Et en 69, l’OLP, qui regroupe les différents mouvements de résistance palestiniens,
va trouver une certaine autonomie par rapport au patronage égyptien,
avec l’élection de Yasser Arafat, qui va devenir le président de l’OLP en février 69.
Alors qu’avant, l’Egypte avait quand même une influence très claire sur les directives et les engagements de l’OLP,
février 69 marque vraiment l’autonomisation de la révolution palestinienne,
ce qu’on appelle à l’époque la révolution palestinienne,
sous l’égide de Yasser Arafat, qui devient par ailleurs un leader extrêmement connu et adulé dans l’ensemble du monde arabe.
Et à la fin de cette même année 69, à la suite de tensions et d’affrontements
entre l’armée libanaise et les Fédayins palestiniens,
on a des accords qui vont être négociés entre les révolutionnaires palestiniens et l’armée libanaise,
à ce moment-là dirigés par Émile Boustani,
donc les accords vont être négociés par Nasser au Caire, d’où leur nom, les accords du Caire,
et ils vont permettre à l’OLP et au FATAH de mener leurs opérations militaires depuis le Liban Sud,
ça va être légalisé, et ils vont aussi acquérir une autonomie politique et militaire sur les camps palestiniens,
qui étaient auparavant réprimés et contrôlés par le deuxième bureau.
Donc à partir de la fin de l’année 69, les palestiniens sont autonomes sur le plan politique,
mais également sur le plan militaire, c’est-à-dire qu’ils ont un cadre légal
qui leur permet de combattre Israël depuis le Liban,
et une reconnaissance internationale et régionale qui leur donne un élan considérable.
Parallèlement à cette montée en puissance de la révolution palestinienne,
Moussa Sadr a réussi à s’imposer au cours des années 1960, et notamment en 1969,
comme la figure tutélaire de sa communauté,
il initie la création du Conseil islamique chiite supérieur, comme on l’a dit tout à l’heure,
il en est élu président,
au départ pour cinq ans, ensuite ce sera à vie,
ce qui atteste quand même de son influence et de la large reconnaissance qu’il reçoit,
et en 1970, suite à des invasions et puis des offensives israéliennes particulièrement violentes
sur le Liban Sud, qui vont conduire à l’exil de dizaines de milliers d’habitants,
Moussa Sadr va pousser à la création d’une institution pour défendre le Sud,
pour apporter le soutien et l’aide nécessaire aux habitants pour rester sur leur terre,
pour indemniser les déplacés, les gens qui ont perdu leur maison, leur village, leur culture, etc.
Et donc il va premièrement créer ce qu’on appelle le comité pour la victoire du Sud,
qui va regrouper l’ensemble des dignitaires religieux chrétiens, sunnites, druzes et chiites du Liban Sud,
pour porter la cause du Sud auprès de l’Etat, pour que l’Etat s’engage,
qui défendent ses citoyens, qui défendent ses frontières, qui protègent ses villages,
et sous la pression de la rue et puis de ce rassemblement transcommunitaire assez important,
l’Etat va voter la création du Conseil du Sud,
auquel on accorde au départ un budget d’environ 30 millions de livres pour essayer d’indemniser justement les habitants.
Mais ce conseil va être paralysé et va passer sous le contrôle d’une figure traditionnelle du Sud
qui s’appelle Kamel al-Assad, qui est un leader traditionnel,
qui était à l’époque aussi président par intermittence du Parlement,
et qui va réussir à mettre sa main sur cette institution et qui va en verrouiller une partie des redistributions.
Du coup, ça va être une tentative réussie mais finalement avortée, si je puis dire.
Et de quoi ces événements et ces dynamiques témoignent,
c’est que depuis 1968, et notamment depuis l’essor de la révolution palestinienne au Liban Sud,
depuis 68 jusqu’en 75, c’est-à-dire jusqu’à l’éclatement de la guerre civile au Liban,
la guerre ça va véritablement être une réalité quotidienne pour les habitants du Sud,
qui soient réfugiés palestiniens ou libanais du Jabel Hamel.
Les deux sont confrontés à la même violence, à des bombardements réguliers,
à des offensives de l’armée israélienne qui pénètrent dans les villages,
qui dynamite les maisons, qui enlèvent des habitants pour les interroger
et qui assassinent de manière absolument arbitraire de nombreux habitants
et pas toujours des militants par ailleurs.
Donc ça c’est vraiment quelque chose qui est important de poser.
68-75, pour l’ensemble des habitants du Liban Sud, la guerre est une réalité quotidienne.
On a, je crois, pour reprendre des chiffres de Samir Kassir,
3 000 violations de la souveraineté, de l’espace aérien ou maritime libanais,
sur cette période, c’est-à-dire une attaque par jour.
Donc il n’y a pas un jour littéralement qui passe sans que l’armée israélienne
ne s’impose dans le quotidien des habitants en les enlevant,
en dynamitant leurs maisons ou en les assassinant.
Et ça c’est quelque chose qu’on oublie trop souvent
quand on cherche à analyser la guerre civile qui éclate en 75.
Et pour illustrer un petit peu cette impunité et puis cette présence militaire israélienne
prépondérante du Liban Sud jusqu’à Beyrouth,
comme je le disais tout à l’heure, 68, décembre 68,
l’armée israélienne pulvérise l’aviation de la Middle Easter Line
parce que les Fédayins ont mené une opération, je ne sais où par ailleurs,
enfin je veux dire c’est un prétexte.
La logique c’est celle des représailles collectives,
c’est-à-dire qu’il n’y a pas du tout un principe de réciprocité
où alors on va aller frapper l’endroit duquel seraient partis les combattants palestiniens,
non pas du tout.
Et pour le comprendre, il y a une phrase de Moshe Dayan
qui me semble résumer toute cette logique,
tout ce logiciel militaire israélien mis en place à Gaza après 67
et au Liban Sud de 68 jusqu’à nos jours,
malheureusement ça n’a absolument pas changé,
c’est celle des représailles collectives.
Donc Dayan nous dit les représailles et la punition collective
sont la seule méthode efficace.
Si nous cherchons des responsables, cela n’aboutira jamais.
Mais si nous nous en prenons au village voisin,
la population sera obligée de prendre position.
Donc voilà, c’est ça la logique avec laquelle l’armée israélienne se projette au Liban,
en faisant payer à des habitants qui n’ont bien souvent rien à voir
avec les développements militaires
le prix de ces opérations pour les forcer à prendre position contre les Palestiniens.
En 72, à Beyrouth, au cœur de la capitale libanaise
qui se veut pourtant préserver ou qui était relativement préservée des affrontements,
Le Mossad fait assassiner Ghassan Kanafani
avec une bombe sous sa voiture qui va l’assassiner lui et sa nièce.
On a également Bassam Abu Sharif
qu’ils essayent d’assassiner avec un livre piégé la même année.
Avril 73, on a plusieurs commandos israéliens qui débarquent dans Beyrouth
qui attaquent six endroits simultanés
et qui assassinent un certain nombre de dirigeants palestiniens.
Abu Youssef el-Najjar, Kamel Adouane et Kamel Nasr,
un poète par ailleurs chrétien dont le corps sera criblé de balles et disposé en forme de croix.
Cette impunité israélienne, c’est vraiment une constante
et c’est quelque chose qui va considérablement influencer
la mobilisation et la politisation des chiites libanais
parce que les chiites libanais en sont, comme les Palestiniens, les principales victimes
et malheureusement l’État ne fait rien
ni pour les indemniser, ni pour les protéger, ni pour défendre ses frontières.
On a un exemple en 72, en septembre 72,
je vais m’arrêter quelques minutes sur ce point-là parce qu’il est important,
après ce qu’on appelle les massacres de Munich,
donc une opération menée par le septembre noir qui conduit à la mort d’athlètes israéliens à Munich.
Si je ne dis pas de bêtises, c’est le 5 septembre 72.
En réaction à cet attentat,
le gouvernement israélien va mettre en place une politique,
une opération qu’ils appellent « colère de Dieu »
qui va se se déployer, si je ne dis pas de bêtises, du 8 au 18 septembre
et ça va consister à envahir les villages frontaliers du Liban Sud
en menant des bombardements massifs et totalement indiscriminés
pour faire payer à la population le prix de ce qui s’est produit à Munich quelques jours plus tôt.
C’est un cataclysme pour de nombreux habitants du Sud qui sont obligés de fuir jusqu’à Beyrouth,
qui perdent pour certains leurs maisons, des proches, leurs moyens de subsistance.
Et ça illustre à mon sens très bien la manière dont l’armée et le gouvernement israélien
se comportaient et agissaient avec les Libanais et avec l’État libanais notamment.
Et donc lorsque l’armée israélienne lance son offensive,
« colère de Dieu » sur le Liban Sud,
autour de Qana, il va y avoir des affrontements avec l’armée libanaises
qui va riposter et qui va le faire par ailleurs assez bien,
qui va handicaper la projection militaire israélienne pendant quelques temps,
ce qui illustre le fait que l’engagement de l’armée libanaises contre l’armée israélienne
n’est pas une question d’incapacité du fait de moyens inégaux,
mais le fruit d’une décision et d’un choix politique, purement.
Et en parallèle de cette armée qui, là,
parce qu’elle a été finalement peut-être motivée et commandée par des gens
qui n’ont pas accepté cette atteinte à la souveraineté du Sud Liban,
et parce qu’on approche de cette époque-là à 1972, on approche de 1975,
pour mieux comprendre ce qui va se jouer dans la guerre civile,
comment ont évolué, y compris militairement,
ces organisations politiques, caritatives, religieuses,
qu’elles soient libanaises ou chiites, au Liban.
C’est-à-dire qu’on se retrouve avec, finalement, vous le disiez,
bon, les accords du Caire d’un côté, le Conseil du Sud, le Conseil chiite,
mais face à ces incursions que vous décrivez quotidiennes,
ces différents massacres, ces opérations dont on voit que le logiciel
est toujours le même aujourd’hui, réellement.
Absolument.
On a fait un épisode court sur la doctrineDahiyé
qui montre cette volonté de punir, sans objectif militaire,
une région, et pas du tout la zone où est lancée la roquette,
mais en histoire de mettre une pression économico-politique
et puis sanitaire sur des gens qui ne sont responsables de rien,
si ce n’est de subir cette guerre d’agression depuis 48.
Alors, finalement, comment, face à cette violence-là,
comment vont s’organiser ces organisations palestino-libanaises
que finalement on va, nous, en tant qu’occidentaux,
surtout connaître parce qu’elles vont être des acteurs de la guerre civile,
finalement, elles vont rentrer dans un conflit plus tard.
Mais elles préexistent parce qu’elles sont opposées à Israël
dans cette période charnière des années 70 de septembre noire
qui était, avant qu’on l’appelle un peu à tort, l’opération de Munich,
mais qui était l’opération menée par le roi de Jordanie
pour se débarrasser, manu militaris, de la présence de l’OLP en Jordanie.
Et donc ces cadres, ces milliers de palestiniens,
de militants et de familles palestiniennes ont fui à travers la Syrie
et sont venus, pour la plupart, se réfugier au Liban.
Et donc, ils vont constituer aussi le gros des troupes,
parce que vous citez de nombreux cadres intellectuels
ou militaires ou politiques de l’OLP et du FATA.
Mais ils vont se retrouver là et ces organisations se sont construites
dans ce contexte-là à ce moment-là, dans cette période un peu charnière.
Tout à fait. Et septembre noir,
donc ce qui se joue en Jordanie entre septembre 70 et 71,
c’est vraiment fondamental parce que l’OLP qui conservait le gros de ses troupes
en Jordanie pour mener ses opérations contre Israël,
va déplacer la quasi-totalité de ses forces vers le Liban,
qui va devenir d’une certaine manière le dernier front accessible et ouvert,
parce que la Syrie a toujours fermé le Golan
et a empêché que les révolutionnaires palestiniens
y mènent des opérations militaires.
Donc le Liban va devenir le sanctuaire des fédayins
et on va voir une multitude d’organisations déjà palestiniennes
qui vont s’y déployer.
Donc le FATAH de Yasser Arafat dont on a parlé,
le Front populaire de libération de la Palestine de Georges Habach,
puis le Front démocratique de libération de la Palestine de Hawatmeh.
On a aussi des organisations palestiniennes plutôt d’obédience syrienne
comme le FPLP commandement général de Ahmad Jibril,
la SAEQA, issue du Parti Ba’as,
on a aussi le Front de libération arabe issue du Ba’as irakien,
donc on a tout un tas d’organisations militaires palestiniennes
d’obédience idéologique variée qui vont s’installer au Liban
pour y mener leur lutte.
Et en parallèle, on a aussi une multitude d’organisations libanaises,
surtout de gauche, nationalistes, marxisantes, maoïstes,
qui vont créer des ailes militaires pour apporter leur soutien aux Palestiniens
et puis aussi pour défendre le territoire libanais
parce que les attaques de l’armée israélienne
ne se concentrent pas simplement sur la Palestine occupée sur Gaza,
sur la Cisjordanie, c’est le Liban qui est frappé aussi,
donc ça devient une équation libanaise,
libano-palestinienne très clairement.
Pour ce qui est des mouvements politiques chiites,
Sadr va ici jouer un rôle structurant.
Déjà dès la fin de l’année 70,
il va appeler l’État à former les habitants du Sud
au maniement des armes, à fortifier les villages
et à créer des milices populaires
dont la fonction serait d’assister l’armée
pour empêcher, bloquer les incursions israéliennes.
Donc il présente ce qu’on appelle aujourd’hui,
c’est encore une fois un thème et un sujet
dont on entend beaucoup parler,
mais une stratégie de défense auprès de l’État libanais
en leur disant pour être en mesure de protéger le Sud et ses habitants,
il faut que l’État nous entraîne,
il faut qu’il nous aide à faire des milices populaires
qui bien sûr seront sous les ordres de l’armée
mais qui combatteront plus efficacement
en utilisant la guerre de Guérilla et des moyens
autres que la guerre conventionnelle pour lutter contre Israël.
Cependant, le pouvoir à ce moment-là,
surtout le président Sleiman Frangier,
qui vont absolument ignorer l’ensemble de ces demandes
et ne pas du tout interagir avec lui sur ce plan,
donc il va chercher lui-même à mettre en place
ce qu’il appelle une société de résistance,
qu’il pense comme le seul moyen possible
de préserver le Sud d’Israël
et en même temps pour apporter un soutien
à la résistance palestinienne qu’il considère sacrée.
Pour ça, il va faire appel à un opposant iranien
qui est aussi un de ses amis,
un militant opposé au Shah qui s’appelle Mustafa Choumran.
Il va lui confier la direction d’une école
qu’il fonde dans le Sud, une école technique professionnelle,
l’école technique du Jabal Amel,
Madrasat Jabal Amel el Mihani.
Sadr et Choumran vont créer cette école au départ
pour offrir des opportunités économiques
aux habitants qui n’ont pas d’horizon
ou qui n’ont pas d’opportunités professionnelles ou éducatives.
Il y a aussi d’ailleurs pas mal de Palestiniens
qui vont étudier dans cette école
dirigée par Sadr et Choumran.
Et déjà juste géographiquement,
donc l’école technique du Jabal Amel,
elle est littéralement en face du camp de Burj Shemeli.
Elle est au contact du camp de Palestiniens
dans le Burj Shemeli,
donc il y a déjà une connexion géographique très forte.
Et donc, dans cette institution,
Moussa Sadr et Moustafa Choumran
vont former une élite de cadre.
Au départ, ils vont leur apporter
une formation doctrinale, idéologique,
religieuse, culturelle, politique, etc.
Mais très vite aussi, on va les former
pour l’élite sélectionnée
au maniement des armes,
à la guerre de Ghéria,
avec le concours et le soutien
du Fatah et des Palestiniens du camp voisin.
Du fait que l’État ne répond pas à ces demandes,
Moussa Sadr et son bras droit,
Moustafa Choumran,
vont essayer eux-mêmes de mettre en place
cette société de résistance,
donc ils entraînent des militants,
ils créent des sélus,
avec le soutien du Fatah
et de l’armée de libération de la Palestine.
Et ce sont ces cadres,
cette élite triée sur le volet
par Sadr et Choumran,
qui vont ensuite participer
à la création du mouvement Amal,
premier mouvement chilite organisé
qui émerge en juillet 75,
donc quelques mois après
l’éclatement de la guerre civile,
dont le programme est à l’époque
de mettre fin à la guerre civile libanaise
pour concentrer l’ensemble des énergies
et des fusils vers le sud.
Et c’est vraiment ça qui sera
le projet central de Moussa Sadr,
c’est de rassembler
la société libanaise
et l’ensemble de ses composantes
pour les unir contre Israël,
en se disant que c’est le seul moyen
de défendre le pays,
des ambitions israéliennes,
et que toute conflagration,
toute déchirure inter-libanaise
ou libano-palestinienne
desservirait cet intérêt
et ne ferait que donner débit,
si je puis dire, à Israël
en lui permettant de se projeter
plus en profondeur au Liban,
en instrumentalisant
des divisions politiques ou communautaires.
Donc son projet, ça va vraiment être
de coaliser la société libanaise
autour de l’idée d’une résistance libanaise,
en soutien de la résistance palestinienne,
mais pour défendre le sud.
Donc ça, c’est vraiment fondamental à poser.
Bien sûr, par la suite,
lorsque la guerre éclate,
et surtout lorsque Moussa Sadr
va disparaître en Libye en 1978,
Amal va devenir un des acteurs
les plus importants de la guerre civile,
un des belligérants, etc.
Mais le projet central
qui anime et qui dirige la fondation
de ce groupe paramilitaire, c’est ça.
On met fin au conflit intérieur
et on met de côté nos différences
qu’on peut résoudre de manière pacifique
par le dialogue, par des billets démocratiques.
Mais en ce qui concerne le port des armes,
c’est seulement contre Israël
et dans le sud.
Et ça, ça va vraiment être, si je puis dire,
l’ADN, le logiciel central de Moussa Sadr
et de Moustapha Choumran
qui sera ensuite également repris
ou du moins qui va inspirer
dans une certaine mesure le Hezbollah.
Oui, parce que nombreux militants du Hezbollah,
dont par exemple Hassan Nasrallah,
vont passer par Amal,
vont s’y former,
vont y avoir une carrière d’organisateurs,
de responsables locaux, etc.
Mais qu’est-ce qui va,
au cours de cette guerre civile,
amplifier finalement ces contradictions
que vous avez fait état
des financements et des influences,
vous avez cité le Basse irakien,
le Basse syrien.
Alors on ne va pas s’attarder dessus,
mais caricaturons en disant
que deux formations politiques
qu’on assimilerait, nous,
mais qui se détestent
et qui se concurrencent partout,
les moyens nécessaires,
y compris au Liban.
On va voir que les uns et les autres
vont jouer des cartes d’influence,
des partis, des milices,
des leaders ou des responsables.
Et alors finalement,
j’ai l’impression pour caricaturer
que vous décriviez quelque chose
qui était une lutte commune,
main dans la main,
palestinien, libanais,
avec des tendances extrêmement larges
des gens de gauche
qui pouvaient finalement
être révolutionnaires
et puis sympathiser
pour une cause commune
avec des éléments plus réformistes,
plus, voire plus réactionnaires
ou conservateurs.
Et là, entre 75 et donc
la disparition de Moussa Sadeur,
ou bien peut-être du fait
de sa disparition,
toujours assez inexpliquée d’ailleurs,
je sais pas si on aura le temps
de s’arrêter dessus
tellement ça a l’air d’être énigmatique.
Là, les contradictions
vont s’amplifier
au fur et à mesure de la guerre
et vont créer finalement
un carburant
qui va auto-alimenter
cette guerre civile
en opposant des factions
qui peut-être hier
étaient alliées, etc.
Alors qu’est-ce qu’on peut enTyrr
et qu’est-ce que ça joue
sur ces parcours
chiites de Amal
et toujours pareil,
on essaie de suivre
notre fil rouge
de l’ONP ou du FATA
pour être clair
à travers cette époque
maudite de 75 jusqu’à 90.
Alors on va prendre notre temps
de dérouler ces 15 années,
15-16 années de guerre civile,
mais grosso modo,
quelles sont les grandes étapes
qui vont marquer ces contradictions,
y compris d’un point de vue
politique et militaire ?
Alors déjà en 73,
on va avoir des affrontements
armés extrêmement violents
qui vont opposer
donc l’OLP et ses alliés
à l’armée libanaise
qui va assiéger les camps
de Beyrouth
et une partie des camps du Sud
en utilisant tous les moyens
à sa disposition,
hélicoptères, chars, etc.
Ça va être trois semaines
de confrontations
extrêmement violentes.
Le prétexte au départ,
c’est qu’on a un militant
du FDLP qui est arrêté
parce qu’il a des explosifs
sur lui pour mener
des opérations,
pour les amener dans le Sud,
peu importe.
Et cette arrestation
va provoquer des affrontements
armés majeurs
qui vont très rapidement s’étendre
à l’ensemble des camps de Beyrouth
depuis le Sud.
Donc déjà en 73,
pendant ces trois semaines,
ça cristallise les tensions
et les divisions qu’on a
sur le champ politique
entre d’un côté les alliés
de la résistance palestinienne
qu’on pourrait ranger
de manière générale
sous le mouvement national libanais,
la coalition des partis de gauche
auxquels on peut ajouter
Monsa Sardar,
même s’il en est
quelque peu distant
de cette coalition de gauche,
mais en tout cas,
c’est un fervent défenseur
de la cause palestinienne.
Et de l’autre,
on a une coalition
de partis de droite
avec donc les phalangistes,
les catets et
le Parti national libéral
de Camille Chamean,
les maradas de Fonjie
et tout un tas d’autres leaders,
d’ailleurs pas que chrétiens,
qui s’opposent en fait
à l’autonomie politique
et militaire de l’OLP
et qui demandent que l’État
réaffirme sa légitimité
par la force, par les armes.
Ça va être un échec,
c’est-à-dire que
les Palestiniens vont bloquer
l’offensive de l’armée,
même si ça va être très violent.
L’armée, à partir de ce moment-là,
va être d’une certaine manière
paralysée et
ce conflit va s’étendre
et va continuer jusqu’en 75
en opposant donc les partisans
de l’autonomie de l’OLP
et les partisans de l’armée
très rapidement.
On a une autre question
qui se superpose au soutien
ou à l’opposition
à la résistance palestinienne,
c’est la question de la réforme
du système confessionnel libanais.
Les partis de gauche,
le mouvement national,
demandent une réforme,
voire une refonte,
voire une suppression totale
du système confessionnel
en déclarant que ce n’est pas
un système qui permet
d’établir une justice sociale,
qui marginalise les régions, etc.
Moussa Sador lui aussi
parallèlement demande une réforme
de ce système pour que les chiites
soient ayant compte
à leur juste valeur,
notamment du fait
de leur poids démographiques,
que le Sud soit développé,
que la BK soit développée aussi.
Enfin, on a ces tensions
pour une réforme
ou une refonte
du système confessionnel
et les partis de droite,
principalement chrétiens,
mais pas que, s’y opposent
en défendant le statu quo
et du coup leur prééminence
sur les institutions.
Et c’est ça qui va,
si je puis dire,
être le cadre
de la guerre civile qui éclate,
qui se déclenche
à partir du 13 avril 75,
lorsque des miliciens phalangistes
vont ouvrir le feu sur un bus
qui est plein
de militants palestiniens
et puis ils vont assassiner
une vingtaine de personnes.
Marwan Sharine a écrit
un très bon bouquin, par ailleurs,
sur cet événement,
qu’il décompose,
qu’il retrace, etc.,
qu’il démystifie aussi.
Mais donc, à partir de ce moment-là,
on va avoir vraiment
une militarisation
de ces conflits politiques
qui vont ensuite aussi
conduire à la division
de Beyrouth en deux parties,
Beyrouth Est, Beyrouth Ouest,
le Beyrouth de la gauche
et le Beyrouth de droite,
si je puis dire, très rapidement.
Et Moussa Sadr,
donc le chef
du schisme politique
organisé au Liban à ce moment-là,
va se positionner
entre ces deux coalitions beligérantes
en disant que ce qui se joue
avec la guerre civile,
que ce soit en mai 73
ou avril 75,
où ça commence plus clairement,
ou d’après lui,
c’est le Liban qui est menacé
dans son ensemble,
dans son intégralité.
Et sa priorité à ce moment-là
va être de justement
mettre un terme à cette guerre civile,
à ce conflit interne
pour rediriger les énergies
vers le sud.
Il va réaliser un certain nombre
de médiations
entre la résistance palestinienne
et la gauche, puis la droite,
avec lesquels il est en excellent terme,
avec lesquels il a des très bonnes relations,
des deux bords.
Mais ça va pas être,
malheureusement,
ça va pas être concluant,
il va pas réussir à arrêter
cette déflagration.
Parce qu’au-delà des dynamiques locales,
internes,
dont on a parlé juste là,
il y a tout un tas de tensions
et de rivalités régionales
qui vont aussi se superposer
sur cette guerre civile
et qui vont instrumentaliser
ces divisions inter-libanaises
et libano-palestiniennes
pour affirmer leur influence
dans la région
à travers la scène libanaise.
Donc comme on l’a dit,
on a par exemple la Syrie et l’Irak
qui vont s’affronter au Liban
avec les milices
qu’ils auraient été affiliés,
qu’ils armaient et qu’ils soutenaient.
On va avoir aussi bien sûr Israël
qui va soutenir la coalition de droite
et puis des milices dans le sud.
On va avoir les Égyptiens,
tant qu’ils vont aussi soutenir
un certain nombre de milices.
Même le Shadiran envoie de l’argent
et finance un certain nombre d’acteurs.
C’est-à-dire que la plupart
des puissances régionales,
voire même les puissances internationales
comme les États-Unis ou l’URSS,
vont jouer leur pion dans la guerre civile
pour faire avancer leurs intérêts
en instrumentalisant ces rivalités
et ces luttes locales et internes.
Ce qui a pu pousser parfois
certains acteurs à dire trop rapidement
que les guerres civiles
étaient une guerre pour les autres.
Ce qui ne se résume pas à ça,
mais on a en effet ces deux dimensions,
à savoir le conflit interne,
les dynamiques locales de réforme du système,
du soutien à la résistance palestinienne
et ces luttes régionales qui se superposent.
Parce que la guerre civile
devient très rapidement une caisse de résonance
pour ces différentes puissances
qui cherchent à nuire à leurs adversaires,
accroître leur influence en soutenant tel ou tel acteur,
en se faisant un nom
parce qu’ils soutiennent la résistance palestinienne
ou telle ou telle faction
qui s’impose à ce moment-là.
Enfin voilà,
ça devient vraiment une caisse de résonance
pour les puissances régionales.
Et Sador, comme je le disais,
va essayer de mettre un terme à cette conflagration
sans y parvenir.
Et vous citiez un certain nombre de pays qui intervenaient.
Vous citiez le Shah d’Iran,
qui est intervenu donc financièrement
pour soutenir certaines milices ou parties au Liban.
Mais en 79 se joue une chose importante
dans le monde chiite finalement
et dans le monde du Moyen-Orient
et finalement dans le monde tout court
parce qu’on en voit les conséquences aujourd’hui.
La révolution islamique en Iran
qui voit le Shah se faire déposer
par un pouvoir populaire massif
qui réunit des clercs,
des gens très religieux,
des gens de gauche,
des minorités dans telle et telle région,
un mouvement qui quasiment sans prendre les armes
ou en tout cas d’une manière très sporadique
fait fuir ce régime qui était adossé
à pourtant une police politique,
là ça va qu’extrêmement répressive,
extrêmement bien formée,
une armée qui disposait de matériel de premier cri,
elle disposait d’avions ou d’armement étasunien
avant même que l’armée étasunienne en soit dotée
parce que le carnet tchèque était celui du Shah.
Et donc cette révolution islamique en Iran
va avoir plusieurs conséquences sur le Liban,
sur la cause palestinienne,
sur la communauté chiite au Liban.
On a finalement, là,
on est en train de parler des années un peu charnières
de 79 à 82-85
où on va voir, on les avait cités,
des partis de gauche qui étaient très, très forts,
très présents, très organisés,
des factions palestiniennes.
Et tout ça, en l’espace de quelques années,
ça va redessiner complètement
la portée politique et militaire des uns et des autres
parce qu’en Iran va se jouer quelque chose
qui va aussi amener sa pierre à l’édifice
dans la lutte contre Israël, notamment.
Exactement, la révolution iranienne
qui s’affirme assez rapidement comme islamique,
ça va être un véritable séisme géopolitique
pour l’ensemble de la région
et notamment pour les chiites de la région
et ceux du Liban
parce que cette puissance régionale majeure
qui était alliée des États-Unis et d’Israël,
qui reconnaissait Israël,
qui avait une délégation
des représentants officiels israéliens
dans sa capitale,
bascule du jour au lendemain
dans le camp anti-impérialiste
et anti-israélien en particulier,
ce qui s’observe notamment
avec l’arrivée de la première délégation étrangère
qui arrive à Téhéran
après la victoire de la révolution,
c’est Yasser Arafat
qui se pose pied à l’aéroport de Mehrabad
et qui est accueilli en héros,
qui fait une visite d’État
entre guillemets avec Khomeini
et son fils dans la capitale.
Donc pour les Palestiniens
comme pour les chiites libanais,
la victoire et le retour de Khomeini,
c’est une bénédiction,
c’est quelque chose
qui n’était absolument pas attendu
et qui rabat les cartes,
qui leur donne espoir considérablement.
Et pour comprendre
ce que ça signifie
notamment pour les chiites du Liban
et notamment pour les militants d’Amal,
ce mouvement créé par Sardol en 75
et par Chomra,
il faut revenir un petit peu
avant la victoire de la révolution,
donc la fin des années 70
de 73 jusqu’à 79,
jusqu’au retour de Khomeini,
le mouvement Amal
et Sardol et Chomra en particulier,
vont apporter leur soutien
à la plupart des réseaux
militants qui se battent
contre le chat d’Iran
depuis le Liban.
Ils vont les accueillir au Liban,
ils vont les aider à se former
notamment au maniement des armes,
à la guerre de guérilla,
au sabotage, etc.
Ils vont aussi les mettre en contact
avec les révolutionnaires palestiniens,
notamment du Fatah,
qui vont eux aussi apporter
leur soutien logistique,
militaire, politique, etc.
Donc on a des liens
vraiment fondamentaux et organiques
qui sont noués
entre les révolutionnaires iraniens
et les chiites libanais
et les palestiniens d’un autre côté.
Et ces liens vont ensuite,
après la victoire de Khomeini,
se traduire politiquement
avec le soutien
de la République islamique
vers les palestiniens
et vers les chiites du Liban.
Parce qu’en effet,
Amal, Sardar, Chombran
ont apporté un soutien majeur
à Khomeini,
à ses fidèles
et aussi à l’ensemble des groupes,
parfois extérieurs
à l’orbite de l’ayatollah Khomeini,
qui combattait le chat d’Iran.
Pour illustrer ça de manière concrète
à travers un exemple,
Khomeini, avant son retour à Téhéran,
il est à Neuf-le-le-Château,
en banlieue parisienne,
et on a des gens
dans son entourage
rapprochés
qui vont demander à Chombran,
le bras droit de Monsa Sardar au Liban,
d’envoyer des combattants d’Amal
pour assurer la protection de Khomeini
à Neuf-le-le-Château,
ce qu’ils vont faire, bien sûr.
Il y a deux cadres,
deux chefs militaires d’Amal,
des Libanais,
qui vont faire le voyage
du Liban jusqu’à Paris
pour assurer la sécurité
de ces rapprochés de l’ayatollah Khomeini,
ce qui met concrètement en lumière
ces réseaux, ces allégeances
et ce soutien.
Et les Palestiniens,
comme je le disais tout à l’heure,
eux aussi vont apporter
un soutien important à Khomeini,
notamment la brigade étudiante du Fatah,
qui est une aile maoïste
au sein du Fatah,
qui va former un certain nombre
de militants,
certains très proches de Khomeini,
et qui vont aussi, par ailleurs,
développer une alliance,
des liens organiques avec Amal.
Et ça, c’est assez peu connu.
J’aimerais juste revenir sur ce point
parce que ça permet d’élucider
pas mal de choses
sur la guerre civile.
Quand la guerre civile éclate,
comme je le disais,
Monsa Sardol s’oppose à ce conflit.
Il va même faire une grève
de la fin, etc.,
pour demander à ce que la guerre
s’arrête et qu’on dirige
les énergies vers le sud.
Et d’un côté, on a la gauche
qui cherche à renverser le système
et à battre la coalition droite
avec le soutien d’un certain nombre
d’organisations palestiniennes.
Cependant, au sein du Fatah,
on a une aile,
la brigade étudiante,
dont une grande partie des cadres
vont soutenir Sardol en disant
non, non, non, la guerre civile,
on ne peut pas nous s’y engager
en tant que palestiniens,
c’est contre nos intérêts.
Ce qui compte,
c’est de se battre dans le sud,
c’est d’écouter aussi
les revendications des libanais,
de les respecter,
de ne pas s’immiscer dans leurs querelles.
Nous, ce qui compte,
c’est la libération de la Palestine
et pour œuvrer efficacement
à ce projet,
il faut qu’on soit déployé dans le sud.
Donc, on soutient, en effet,
les revendications de Monsa Sardol
pour un arrêt de la guerre civile
et une concentration
des énergies vers le sud.
Juste pour illustrer
ces liens organiques
et ces passerelles
idéologiques et politiques
qui vont aussi se traduire
et se prolonger dans les années suivantes.
Et donc, ces courants,
l’ensemble de ces courants
ont apporté un soutien très important
aux révolutionnaires iraniens
et à Khomeini
en lui permettant notamment
de l’emporter en 79.
Et donc 79,
c’est véritable séisme,
comme on le disait au départ,
qui rabat les cartes.
Et la deuxième délégation
qui se pose à l’aéroport de Mechrabad
et qui arrive à Téhéran,
après Arafat,
c’est une délégation du mouvement Amal
avec un certain nombre de religieux
proches de Sadr,
comme Shams al-Din
ou encore le chef Rareb Har,
qui est là à ce moment-là.
On a aussi Mostapha Choumran,
donc le bras droit de Sadr.
Sadr a disparu un an plus tôt,
mais Choumran est toujours là,
responsable organisationnel du mouvement.
Et pendant ce voyage
de la délégation d’Amal à Téhéran,
Khomeini va demander
aux dirigeants d’Amal
que Choumran reste sur place
pour assister le nouveau régime.
Et il va le nommer ensuite
par la suite ministre de la Défense.
Donc ça illustre encore une fois
assez clairement ces liens
qu’il y a entre Amal
et la République islamique naissante.
Parce que Choumran,
donc le de facto chef militaire
du mouvement Amal de 75 à 79,
va devenir le ministre de la Défense
de la République islamique.
Et il va aussi laisser une empreinte majeure
sur la création du corps
des gardiens de la Révolution.
Il va passer que quelques semaines
à diriger ce corps.
Mais cependant, c’est lui qui fonde
quelque chose qui est aujourd’hui
absolument central et fondamental
dans la doctrine militaire des gardiens.
C’est le quartier général
de la guerre irrégulière.
Et ça c’est Choumran
qui le met en place.
Fort de son expérience
au Liban Sud
contre les milices pro-israéliennes
et l’armée israélienne
de 77 à 78.
Et qui va importer
cette stratégie,
ces manières de faire,
ces manières de combattre
qui vont être utilisées
notamment par les Iraniens
pour faire face
au déséquilibre
de moyens face à l’Irak.
Notamment lorsque la guerre iran-irak
éclate entre 80 et 88.
J’aimerais avant
qu’on en vienne
à l’année charnière
qui est 82 qui va marquer
la fin de cette première partie.
Qu’on comprenne bien
ce que représente Amal
entre le début de cette guerre civile
et les années 79 et 82.
Combien de militants,
leur zone d’influence,
finalement leur doctrine,
leur idéologie.
Parce que c’est un mouvement
qu’on méconnait et qu’on caricature souvent.
C’est pour ça aussi
que j’avais pas voulu l’aborder
à la légère et entre parenthèses
dans les premiers épisodes
de Récits Stratégiques
en me disant je vais me focaliser
sur le Hezbollah.
Mais finalement le Hezbollah
est caricaturé d’une manière
mais il y a des parutions en français,
en anglais.
C’est un mouvement qui est peut-être
plus facile à comprendre.
À titre personnel, le mouvement Amal
est difficile à percevoir.
Il est très caricaturé, y compris au Liban.
J’ai envie de dire presque des fois
par ses militants de base
qu’il le transforme en quelque chose
lié à des mouvements
de jeunes,
de délinquance
alors qu’en réalité, vous le décrivez
très bien là, il y a
des influences politiques, religieuses,
militaires qui sont très profondes
et qui vont en Palestine, en Iran,
en Irak.
Donc j’aimerais qu’on s’arrête un peu à faire
une sorte de
photographie du mouvement
au virage des années 80.
Votre description est
absolument juste et précise.
C’est-à-dire qu’on a des dizaines d’ouvrages
sur le Hezbollah qui nous permettent
de nous faire une image
qui donne une compréhension relativement
précise et nuancée de l’organisation,
de son histoire, de ses membres, etc.
Tandis que
sur le mouvement Amal, on compte très peu
de choses. L’ouvrage pionnier d’Augustus
Norton qui avait été publié en 87,
une récente thèse publiée par une politiste
allemande Sabrina Bon sang en 2020.
Mais son histoire
pendant la guerre civile
et même jusqu’à ce jour est quand même
largement méconnue
et l’otage, sans mauvais jeu de mots,
de clichés qui sont trop souvent
réducteurs, notamment sa capacité à
mobiliser
des milieux de
jeunes délinquants ou autres.
Son influence
sur les institutions,
le clientélisme, le népotisme, alors que
certes c’est une réalité, mais ça se résume
aucunement à ça. C’est une profondeur tout autre.
Et si on comprend pas Amal, à mon sens,
si on comprend pas le Hezbollah, parce que
c’est de 7 ans
l’aîné du Hezbollah
et la moitié des combattants
comme des dirigeants du Hezbollah
proviennent de cette organisation.
Et donc, à la fin des années 70,
déjà,
pour essayer de dresser un tableau clair,
de 75 à 78, c’est
une organisation qui est dirigée par
Monsa Sadr, qui est
de manière générale assez peu
engagée dans la guerre civile.
Même si on a des combattants
d’Amal qui vont participer à quelques batailles
en 75, en 76,
notamment Nabat al-Za’atar,
lorsque
les partis de droite vont nettoyer Beyrouth Est
démographiquement, ethniquement
et manu militari,
on a des combattants d’Amal
qui vont défendre les zones dans lesquelles ils sont positionnés.
Donc, des engagements, somme toute,
assez limités de 75 à 78.
Mais après la disparition
de Sadr, en août,
le 31 août
78 en Libye,
l’organisation va rentrer
de plein pied dans la guerre civile et s’opposer
à ses adversaires
avec l’ensemble de ses moyens.
Ce qui n’était pas le cas
lorsque c’était Monsa Sadr qui était à la
tête de cette organisation, qui imposait une certaine retenue
et qui surtout ne voulait pas
contribuer, si je puis dire, à
donner du carburant à cette
guerre civile. Donc, très
rapidement Sadr, il va disparaître le 31 août
après avoir été invité officiellement
par Kadhafi,
qui l’invitait pour les
commémorations de la
révolution d’Al-Fateh,
donc sa prise de pouvoir
et qui va le faire disparaître.
Jusqu’à ce jour,
on ne sait pas clairement ce qu’il est
advenu de lui, s’il a été assassiné,
s’il est retenu encore en prison,
s’il a été envoyé ailleurs, etc. C’est un mystère
qui est par ailleurs sciemment
aussi entretenu, ce qui alimente
aussi la légende du personnage qui
résonne avec l’histoire
chiite, et notamment le 12e imam
disparu.
Mais donc,
78-82, Amal va
participer
à un certain nombre d’affrontements
contre ses opposants,
contre ses rivaux. Déjà 77-78,
quand Sadr est encore là,
ils vont combattre les milices
pro-israéliennes, donc les hommes
de Sami Shiriak et
Saad Haddad dans le sud.
En collaboration avec la brigade
étudiante du Fatah,
Mustafa Choumran va être très proche de la plupart
de ses chefs militaires, Marwan al-Kiyeli,
Jihad,
Adham, pour citer leur nom de guerre,
qui sont à ce moment-là
positionnés entreTyr et Bint Jbeil.
Ils vont combattre ensemble contre les milices
pro-israéliennes, avec un certain succès,
notamment à Maroun al-Ras
en 77, ce qui va d’ailleurs
pousser les Israéliens à envahir le pays
en 78, l’opération
Litani, parce qu’ils ne sont
pas en mesure de remplir
leurs objectifs par le biais de leurs proxys
qui ont été
défaits militairement par
l’inventivité de la brigade étudiante du Fatah
et par sa capacité aussi à collaborer avec
des acteurs locaux comme Amal.
Après la disparition
de Saad Haddad, l’organisation
Amal va être dirigée
pendant un an par un notable
Hussein al-Husseini,
monsieur de la BK, qui va très peu
faire consensus dans les rangs
de l’organisation et chez les militants,
notamment chez les combattants.
Et donc, on va avoir
un nouveau chef
qui va être élu,
qui va s’imposer à la tête de l’organisation,
Nabih Berri, qui va être élu en avril 80,
qui est toujours le chef d’Amal jusqu’à ce jour,
et aussi le président du Parlement.
Certaines longévités politiques pour le personnage indéniable.
Là, Amal va
être engagé
dans une multitude d’affrontements,
tant à Beyrouth que dans le sud,
contre ses rivaux. Donc, qui sont ses rivaux
à l’époque ? Il y a d’un côté les partis de droite,
chrétiens entre guillemets,
mais aussi
des organisations de gauche libanaise comme
palestiniennes. Donc,
en particulier le Parti communiste et le
Ba’asiraki. Ça va être les principaux
les organisations pro-libiennes aussi,
responsables de la disparition de
Monsa Sardar.
On va avoir des confrontations qui vont être
extrêmement violentes à Beyrouth,
dans la banlieue sud et dans un certain nombre de
villages du sud, à Ansar,
à Sour, donc Tir,
Hanaway, Salafand, beaucoup, beaucoup de villages.
Et donc, ces affrontements,
ils ne s’expliquent pas simplement
par des raisons idéologiques,
si je puis dire, c’est-à-dire une organisation
croyante, pour reprendre les mots de Monsa Sardar,
chiite, contre des organisations de gauche
nationaliste, léniniste,
athée, ou je ne sais quoi. Non,
c’est beaucoup plus pragmatique et
concret que ça, dans le sens où
ces organisations recrutent dans
les mêmes milieux.
Elles ont les mêmes profils sociologiques
de combattants, c’est-à-dire principalement des jeunes
chiites. Or, Amal
est une organisation qui prend en puissance
depuis sa création et notamment
depuis la disparition de Monsa Sardar
en 1978. Beaucoup de gens
des déçus, notamment
des partis de gauche, Libanais comme
Palestiniens, vont rejoindre Amal.
Ça va faire un vase communiquant
et évidemment, la coalition
des forces communes,
ce qu’on appelle à l’époque les forces communes,
donc les partis de gauche Libanais
comme Palestiniens,
vont voir ça d’un très mauvais œil
et vont essayer de limiter
par les armes la montée
en puissance d’Amal dans le Sud,
comme à Beyrouth, tandis qu’Amal
cherche à s’affirmer
et ne recule pas non plus devant la possibilité
de s’affirmer par les armes. Donc,
on va avoir des conflagrations
très dures, notamment
en 1981,
il y a un épisode
qui s’appelle Jaridat Beyrouth,
un bâtiment
qui était le siège
d’une revue, mais qui était aussi
le siège du
Ba’as irakien. Suite à
des assassinats de militants d’Amal, on va avoir
le bâtiment et le quartier
qui vont être assiégés par Amal.
Le bâtiment va être réduit
en ruines et le
Ba’as va être obligé de plier
bagages de cette zone
et de cette région, ce qui atteste
de ces rivalités
très concrètes et de la
montée en puissance aussi en parallèle
de Amal.
Et comme je le disais tout à l’heure
en parlant des rivalités
régionales qui
instrumentalisaient les conflits internes
de la guerre civile, à ce moment-là,
on n’a pas simplement la Syrie
et l’Irak, ou la Syrie et l’Egypte
qui s’affrontent à travers
l’organisation libanaise ou palestinienne pour
affirmer leur influence, on a aussi
la guerre Iran-Irak,
80-88. Donc on est en plein
dans cette temporalité.
Et évidemment Amal,
qui a apporté un soutien
majeur à Khomeini
et à la Révolution,
prend le parti de l’Iran.
Le Ba’as irakien, qui est soutenu et
financé et armé par l’Irak,
défend son parrain
également. Donc
on a aussi ces
résonances irano-irakiennes
qui s’expriment dans l’arène libanaise
entre Amal et des organisations
palestiniennes et
ou libanaises.
Et ça va être assez
sanglant et assez
intense. C’est ce qui va aussi
permettre à l’armée
israélienne d’envahir le pays
aussi rapidement et aussi facilement,
entre guillemets, en 82.
Autre élément
dont on ne parle jamais, qui est
pourtant fondamental à mon sens
pour expliquer
l’invasion israélienne de
82, de
79 à
82, les renseignements israéliens
vont créer un
groupuscule qui s’appelle le Front
de Libération du Liban des Étrangers.
C’est un groupuscule terroriste
qui regroupe, qui rassemble
des militants
libanais qui détestent
les palestiniens
et leurs alliés de gauche
ou chiites, qui vont
envoyer des voitures piégées, des colis
piégés, des ânes piégées dans
des zones d’habitation civile,
dans des permanences politiques, etc.
Souvent,
à des moments où il y a des
conflits entre organisations, dans des temporalités
tendues pour exacerber
les conflictualités
internes. Et ça va fonctionner, que ce soit
à Saïda, que ce soit à Beyrouth, que ce soit dans
les villages frontaliers.
Parfois aussi en instrumentalisant
des conflits familiaux,
assassinat ici,
attentat là-bas,
en alimentant, si je puis dire,
un climat d’incompréhension,
de rivalité
et de tension, ce qui va
en effet leur préparer le terrain pour 82, pour
envahir sur une scène qui
politiquement et militairement est
totalement divisée.
En avril 82, c’est-à-dire
moins de deux mois avant l’invasion
du 6 juin, on a
les forces communes, donc les partis de gauche
libanais et palestiniens, qui assiègent
16 villages chiites, tenus par amal.
On s’affronte
à l’artillerie lourde. On mobilise
des roquettes grattes, on mobilise
des armes
destructrices,
entre, théoriquement,
alliés du même camp.
Les partis de gauche
libanais comme palestiniens
et amal n’ont absolument pas le temps
ou ne sont pas
dans les dispositions pour se préparer à l’invasion.
Et en effet,
en trois jours, après le 6 juin,
l’armée israélienne est à Beyrouth.
Et quand elle monte à Beyrouth,
cette armée
israélienne,
dirigée par
Ariel Sharon notamment,
elle va
– vous avez disparu, vous êtes
à nouveau là –
elle va finalement
dynamiter et repositionner
ces acteurs-là,
parce que là, il va falloir faire
face à l’occupation.
C’est-à-dire, effectivement,
on s’est affronté, on a essayé deTyrr
les avantages, de représenter
nos parents, nos intérêts,
nos rivalités, etc., etc.
Et là,
vous décriviez la perte
de Moussa Sadeur d’un côté.
Là, c’est l’OLP qui va perdre son
hégémonie à Serra-Rafat et ses militants
vont devoir
partir. Alors, on y reviendra
dans la seconde partie.
C’est un départ dans lequel l’OLP
va tenter de revenir également.
Il ne va pas complètement non plus disparaître
du Liban, mais momentanément,
en tout cas, les cadres de l’OLP
et donc cette hégémonie
qui dirigeait, finalement,
ce camp
anti-israélien
va être perdu par l’OLP. Et donc,
il va falloir redistribuer des cartes, on l’a dit,
entre des frères ennemis
qui se sont affrontés jusque-là.
Alors, qu’est-ce que c’est
que ce tournant de 1982
avec d’un côté
la création du Front de la Résistance
nationale libanais, que devient Amal,
que deviennent les anciens
palestiniens qui étaient là,
dont Rafi Madaian disait dans les
épisodes précédents, ils ont continué
à mener des opérations, mais on ne pouvait plus
revendiquer que c’était le Front
populaire ou le FATA parce qu’il fallait
entre guillemets faire croire que
ces organisations avaient totalement
disparu. Et 1982, c’est
également, même si
on n’abordera pas un long
chapitre à cela, mais c’est quand même
la création du Hezbollah également.
C’est-à-dire de gens qui vont commencer
à scissionner de Amal.
Peut-être qu’on peut évoquer la création de Amal
islamique, de choses qui vont
faire que,
à partir de 1982,
la polarisation ne sera plus la même.
Il n’y a pas un camp pro-palestiniens
et puis des petits conflits à l’intérieur,
mais il va y avoir une multitude d’acteurs
qui sont finalement toujours présents
ou qui ont donné des parties
qui sont aujourd’hui
très notables. C’est également
la disparition, au fur et à mesure de la fin de la guerre
civile, d’un certain nombre de parties.
Mais donc, 1982,
on en restera là pour cette première
partie. Mais
pour ceux qui voudront comprendre la
finalité, il faudra écouter la
suite la semaine suivante. Mais alors
1982, qu’est-ce que ça représente dans cette
polarisation,
cet éclatement des forces
libano-palestiniennes pour ce qui en reste ?
Alors 82,
pour moi, c’est le
journant la césure la plus importante de l’histoire
du Liban contemporain.
Le pays qui était sous la
domination, si je puis dire,
le contrôle de la résistance
palestinienne et dans une moindre mesure de la Syrie
de la fin des années 60
jusqu’en 82, passe
sous le giron israélo-américain,
au moins de 82 à 84.
Ils vont même réussir à faire
élire un président qui leur est fidèle
à la pointe des canons,
donc Bashir Jemayel, le chef
de la milice phalangiste.
Mais déjà,
concrètement, logistiquement,
militairement, ce qui se passe dans le sud en 82,
un petit détail pour illustrer
à quel point
c’est un retournement majeur.
On parlait des conflictualités entre frères
alliés, donc mettons entre Fatah et
Amal, entre Amal et le Parti communiste,
etc. C’est
ces militants et ces organisations qui se combattaient
il y a encore quelques mois ou quelques semaines
avant l’invasion, le jour de l’invasion,
le 6 juin, lorsque l’armée israélienne
pénètre àTyr,
on a par exemple le chef local
d’Amal, dans l’école technique
du Jabal Amel et puis dans la ville deTyr,
qui s’appelle Mohamed Saad, qui va
collaborer avec le chef
du camp palestinien voisin,
Bilal al-Awsat, un cadre
du Fatah qui s’affrontait
il y a encore quelques semaines,
qui vont coordonner leurs efforts pour
lutter efficacement contre l’occupant
et éviter des
arrestations, puisque les arrestations menées par l’armée
israélienne sont absolument massives. En quelques mois, on a
10 000 personnes qui sont
arrêtées arbitrairement, souvent
dans une logique d’intimidation, plus
que dans une logique
d’identifier et d’arrêter
de vrais militants. Mais bref, ces gens-là
qui se combattaient, en viennent à serrer les
rangs et à combattre ensemble. Et on a
une logique un peu similaire
à Beyrouth,
dans le sens où Achalde, par exemple,
du 9 au 13 juin, on va avoir des combattants
d’Amal, des combattants du Fatah, des gens de l’armée
syrienne, du parti communiste, qui vont combattre
et mourir ensemble contre
l’armée occupante qui
encercle la capitale et qui cherche à rentrer
par Achalde, par le triangle
stratégique d’Achalde. On parle
trop peu de cette bataille, ou alors elle est trop
souvent assez mal décrite,
souvent à partir de sources
secondaires, alors que quand on interroge les gens, on se rend compte
qu’il y a vraiment une diversité
d’engagement,
de couleurs militantes
présentes sur le terrain, et que
tout le monde va combattre ensemble,
en dépit des discordes d’hier.
Cependant,
au-delà de ces
unions sacrées, si je puis dire,
contre l’occupant, tant dans le sud
qu’à Beyrouth, on a aussi des gens
issus d’une multitude de réseaux,
tant palestiniens que libanais,
qui vont collaborer avec l’armée
israélienne et qui vont l’aider dans ces arrestations,
etc.
Donc on a ces deux dynamiques synchrones. On a
des militants et des cadres
qui vont assister
l’armée israélienne, et on en a d’autres qui vont
les combattre extrêmement durement
dès le premier jour, que ce soit dans le sud
ou à Beyrouth.
Et donc 82,
en effet, ça va conduire,
après un siège de deux mois d’une
violence terrible, considérable,
qu’on oublie trop souvent, il y a beaucoup de parallèles
avec la situation à Gaza, par ailleurs, en termes
de nombre de victimes et d’intensité
de conflits.
De couper l’eau, de couper les vivres,
il y a beaucoup de choses.
Exactement. Un sorte de laboratoire
comme
Al-Zatar, d’ailleurs,
par des milices d’extrême droite.
Mais il y a
cette volonté d’encercler
et de pénétrer qu’une fois que les gens
sont quasiment morts à l’intérieur, en réalité.
Tout à fait. Et c’est
exactement ça.
C’est quelque chose de fondamental,
les guerres du Liban, le siège
de Beyrouth et l’occupation de 82
à 2000 ont été un laboratoire
de pratique pour l’armée israélienne.
Par exemple, quand ils assiègent Beyrouth,
dans les communications, les
officiers, entre eux, ils
parlent de Beyrouth comme du trou à rats.
C’est pas un endroit avec des terroristes
ou des militants qu’il faut arrêter, c’est un trou à rats.
Ce sont des animaux, pas n’importe quel animaux, des rats.
Autre élément qui illustre
aussi cette déshumanisation
des Libanais et des Palestiniens par l’armée
israélienne, encore dans les transmissions,
ils parlent des gens comme des charognes.
Voilà, c’est le terme qu’ils emploient.
Et l’eau et l’électricité sont coupées
de Beyrouth-Ouest.
Les quartiers de Beyrouth-Ouest, les camps
Palestiniens et les villages du Sud sont bombardés
avec une intensité
inimaginable. On a des
bâtiments de 15 étages qui sont
mis à même le sol
en une seconde avec
des nouvelles munitions dont on revoit
encore aujourd’hui l’utilisation. Elles sont pas si nouvelles
que ça, c’est des pratiques qui sont assez anciennes.
Quand l’armée israélienne arrive à tir,
par exemple, le premier jour de l’invasion, les consignes
d’Ariel Sharon, c’est de raser la ville.
Le logiciel est déjà
présent
et le Liban sert de laboratoire
sur ce point.
Au début de l’invasion,
la direction d’Amal
va envoyer une partie de ses cadres,
notamment militaires, dans la
Bekaa. Parce qu’on se doute que
la Bekaa, quand on comprend que Beyrouth est dans le plan d’invasion,
on sait que la Bekaa, sous influence syrienne,
va être relativement préservée. Et que ça peut
constituer, si je puis dire, une sorte d’arrière stratégique
pour acheminer des combattants,
des vivres, des armes, via la Syrie.
Donc Berri
envoie Hussein el-Moussaoui,
qui est le numéro 2 d’Amal à l’époque,
et une partie des cadres militaires
dans la Bekaa, et notamment
dans le camp de Janta. Alors quand on dit
Janta, depuis 82 et dans la plupart des ouvrages
sur le Hezbollah, on a l’impression que c’est un camp qui a été
créé en 92.
C’est un camp qui existe depuis 76,
qui appartenait à un monsieur qui s’appelle
Mouafak Beydoun, qui était un partisan de Sardor,
et qui avait donné le camp à Amal pour y établir
ses camps d’entraînement.
De 76 à 82,
c’était un des principaux camps d’entraînement
du mouvement Amal dans la Bekaa.
Et donc Hussein el-Moussaoui,
au début de l’invasion,
part dans la Bekaa sur recommandation de Berri
pour rassembler des hommes,
rentrer en contact avec les pas d’Aran,
qui viennent d’arriver aussi à Damas
et dans la Bekaa. Et il a avec
lui un certain nombre de cadres militaires d’Amal,
Zakaria Hamza,
le chef militaire central, et
Mostafat Deirani, qui est le chef de la sécurité.
Ces gens-là sont dans la Bekaa
et ils sont censés
constituer l’arrière stratégique d’Amal.
Le 10 juin,
c’est-à-dire quatre jours après
le début de l’invasion, les Israéliens
et puis le président Sarkis
vont appeler à la réunion
d’un comité de salut national
pour trouver une solution négociée
avec les Israéliens.
Ils vont convier aussi Wali Jomblatt,
le Parti national libéral
et d’autres personnalités.
Berri et Jomblatt vont
y participer une journée,
alors que ça, il y a un certain nombre de réunions,
mais ils vont participer à la première réunion
et puis ils vont vite s’en retirer
du fait de la non-représentativité
de ce comité
et aussi du fait d’exactions qui se sont déroulées
à ce moment-là dans la montagne,
du fait des forces libanaises
emmenées par les Israéliens
pour créer des conflits entre
forces libanaises et partis socialistes progressistes.
Donc, ces deux
pôles majeurs de l’opposition
qui étaient dans le comité de salut national
vont se retirer.
Néanmoins, on a un certain nombre de cadres d’AMAL,
notamment beaucoup de cadres militaires
qui vont considérer que cette participation,
même si elle a été momentanée
et limitée,
constitue une violation
des enseignements de Monsa Sardar,
qui était très célèbre pour plusieurs slogans,
notamment la collaboration avec Israël
est illicite,
Israël est un mal absolu,
ou alors
ils ne sont pas plus forts que les Américains
et nous ne sommes pas moins forts que les Vietnamiens.
Dans les enseignements
de Monsa Sardar, dans ses propos,
c’est vrai qu’il est difficile de trouver quelque chose
qui invite à la collaboration
ou à la négociation, même indirecte,
avec les Israéliens.
Du coup, on a un certain nombre de cadres
et de combattants et de militants
qui vont faire scission.
Au cours de l’été, c’est un processus assez graduel
dont la scission va être annoncée en août,
c’est-à-dire quasiment à la fin
du siège de Beyrouth,
et ces gens-là vont déclarer
qu’ils se détachent
de la direction d’AMAL représentée par Berri
et qu’eux,
fidèles aux enseignements de Monsa Sardar,
vont se distancier
par le nom de Amal Islamique.
Le chef de ce groupe, c’est Hussein El Moussaoui,
qui avait été envoyé par Berri dans la BK,
et il va coaliser autour de lui
un certain nombre de réseaux et de militants.
Donc, les déçus
d’AMAL,
qui vont former Amal Islamique,
mais on a aussi les réseaux iraco-libanais
du Parti Eddaroua,
le chef soubhead toufaili,
des comités de soutien à la révolution
iranienne plus ou moins indépendante,
l’Union des étudiants
libanais-musulmans,
enfin tout un tas de réseaux et de groupuscules
qui vont se rassembler
et qui vont rentrer en contact
avec les Pazdarans,
qui sont établis à Zabadaine
et en Syrie, à la frontière syrienne
depuis l’été 1982,
et qui vont participer graduellement
à la création du Hezbollah.
Cependant,
petite nuance qu’il est
fondamental de poser, parce qu’elle est
souvent absente des ouvrages
de référence,
en dépit des déclarations
des uns et des autres, et notamment d’Amal
islamique, qui est très critique
vis-à-vis de Berri,
de la direction d’Amal à ce moment-là,
qui cherche à poser une distance
et à couper d’une certaine manière les ponts,
les liens entre ces deux groupes
ne vont jamais être coupés
et on va toujours avoir des allers-retours
continus de militants qui circulent
entre ces deux environnements, voire pour certains
qui sont dans les deux environnements.
C’est-à-dire que ce n’est pas des vases clos,
c’est vraiment des vases communicantes Amal et Hezbollah
depuis la Sissio.
Et ça c’est fondamental
à comprendre pour
saisir le reste de ce qui se joue
de 1982 jusqu’à la fin de la guerre
en 90-90.
Ce sera l’objet de ma prochaine question
mais qu’il faudra aller écouter dans
la seconde partie de notre entretien.
Tristan et Lyon,
merci beaucoup.
Merci d’avoir écouté cet entretien.
La seconde partie
de l’interview de Tristan et Lyon sera consacrée
la semaine prochaine aux années qui vont
opposer Amal aux factions
palestiniennes à travers l’épisode
que l’on appelle la guerre des camps
qui va se dérouler de 1985
à 1988, lors d’une
tentation de réimplantation
de l’OLP au Liban, alors
contre l’hégémonie et la volonté de Amal
d’une part et de la Syrie de
Hafez al-Assad d’autre part.
Alors bien sûr, n’hésitez pas à soutenir ce podcast
si vous l’appréciez en effectuant un don,
un commentaire sur les
plateformes ou bien en vous abonnant tout simplement
et en faisant connaître ce podcast
autour de vous par avance.
Merci. N’hésitez pas à aller écouter
les 14 épisodes et la vingtaine de
hors-série que propose le podcast
documentaire Récits Stratégiques.
C’est une plongée unique
au sein du Hezbollah, de sa
guerre débutée le 7 octobre,
racontée par un haut dirigeant
militaire de l’organisation et
finalement analysée par
plus d’une quinzaine de chercheurs
talibanais ou européens. On y parle
de stratégies, d’histoires, d’espionnages,
de trahisons, d’intelligence
artificielle militaire, d’assassinats
ciblés. Un documentaire passionnant.
Bonne écoute.
Laisser un commentaire