Deuxième partie de l’entretien avec Tristan Hillion mené par Emmanuel Hiriart
Dernier épisode Hors série en collaboration avec le Podcast documentaire Récit Stratégique consacré à la guerre asymétrique du Hezbollah mais aussi à ses racines et à ses alliés ou concurrents au sein de la résistance libanaise, palestinienne mais aussi dans la scène chiite libanaise.
Ici Tristan Hillion conclu cet entretien consacré au mouvement désormais dirigé par Nabih Berri afin de raconter une époque allant de 1982 à 1990 soit le l’invasion du Liban par Israël jusqu’à la fin de la guerre civile qui va voir 3 phases pour Amal, et l’Olp ou le Hezbollah.
D’abord une phase d’hégémonie où le parti chiite hérité du mouvement de Moussa Sadr va connaitre une hégémonie. Puis celle où va devoir défendre cette position en tentant d’interdire la réimplantation de l’OLP au Liban dans Beyrouth ou au sud dans son fief. C’est ce que l’on appelle la guerre des camps où Amal va infliger un siège terrible aux camps palestiniens que de nombreuses organisations libanaises vont tenter de défaire militairement ou diplomatiquement.
Enfin l’affrontement finalement inévitable avec le Hezbollah qui gagne en puissance et déroule sa stratégie pro iranienne alors que Amal se détache de Téhéran pour se rapprocher de la Syrie de Hafez el Assad qui veut contrôler le Liban et les palestiniens selon son agenda. Une guerre fratricide qui va voir le Hezbollah s’imposer dans la banlieue sud de Beyrouth et finir par établir un accord avec son rival.
Transcription provisoire de l’épisode 26 de la saison 1 du podcast en français sur la Palestine animé par Emmanuel Hiriart
Bonjour à toutes et à tous et bienvenue dans Fragments de Palestine,
un podcast en français sur la Palestine produit par Images d’ici et d’ailleurs.
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Je suis Emmanuel Hiriart et en parallèle de ce podcast,
je réalise un autre documentaire également produit par Images d’ici et d’ailleurs
que vous pouvez retrouver sur toutes les plateformes ou bien sur YouTube
qui se nomme « Récits stratégiques » et qui est sous-titré
« La guerre asymétrique du Hezbollah au XXIe siècle ».
Il interroge à travers 14 épisodes un haut dirigeant militaire du Hezbollah
et c’est l’occasion de retracer l’histoire du parti
et notamment de sa guerre contre Israël depuis le 7 octobre
dans ce front de soutien à Gaza.
Et alors, afin d’expliquer ces liens, politique, militaire, historique,
géographique ou culturel, entre le Liban et la Palestine,
nous vous proposons un cycle retracant notamment la présence
de l’OLP d’Yasser Arafat au Liban entre 1970 et 1982,
la date de création du Hezbollah.
Il s’agit ici du quatrième et dernier épisode provisoirement de ce cycle.
Trois ont déjà été diffusés, l’un consacré à Rafi Madaïan
et son analyse sur les rapports entre le mouvement national libanais
et l’OLP jusqu’à l’invasion de 1982 par Tsahal.
Un deuxième avec Walid Charara sur donc à cette époque, 1982,
la création du Hezbollah et son lien avec les organisations palestiniennes,
notamment dans la formation de nombreux cadres
qui vont servir le parti de Dieu par la suite.
Enfin un troisième et c’est donc ici la seconde partie de cet entretien
avec Tristan et Lyon que je vous propose.
Nous avons exploré la fondation d’un parti finalement concurrent
mais pré-existant au Hezbollah, Amal,
un parti chiite fondé par Moussa Sadr.
Et ce premier épisode déjà disponible que vous pouvez retrouver sur les plateformes
était donc consacré à la figure de Moussa Sadr,
ce clair chiite ayant poussé à la création d’un mouvement,
d’un appel des déshérités et puis à la création donc d’un mouvement politique
et d’un mouvement qui se militarisera par la suite, Amal.
Nous y explorions les liens entre Moussa Sadr, Amal,
les chiites du Sud et les Palestiniens dans leur lutte
pour la libération de la Palestine.
Et ce dernier épisode provisoirement donc explore la déchirure
qui va s’opérer à partir de 1982 entre le mouvement Amal
et puis les factions palestiniennes à travers deux événements.
Le premier, la guerre des camps de 1985 à 1988
qui va voir s’opposer donc le mouvement Amal
et puis les organisations palestiniennes
tentant de se réimplanter dans des camps à Beyrouth ou dans le Sud.
Bonne écoute.
Tristan et Lyon, bonjour.
Nous abordons ici la deuxième partie de notre entretien.
Le premier est des gens en ligne et s’arrête sur l’évolution,
la création et l’évolution du mouvement Amal.
En fait finalement, la politisation et la militarisation de la communauté chiite
en parallèle de la destinée des Palestiniens depuis la Nakba
et donc jusqu’en 1982.
Nous nous étions arrêtés avec l’épisode précédent
dont le lien est à retrouver en description de cet épisode
finalement entre le mois de juin et le mois d’août 1982
qui voit l’occupation du Liban et le siège de Beyrouth,
également l’occupation de Beyrouth Ouest
et l’expulsion de Yasser Arafat des cadres de l’OLP et du FATA.
À ce moment-là, la perte de l’hégémonie dans ce Beyrouth
est en fait finalement quasiment la perte tout court
face aux camps de droite et d’extrême droite et puis pro-israélien.
Et donc, reprenons ici dans les pas des successeurs de Moussa Sadr
qui ont vu, on l’a dit rapidement dans la dernière partie de notre précédent entretien,
qui voient une concurrence se créer avec Amal Islamique
en leur propre sein des gens qui critiquent la ligne politique
de consensus national etc.
et donc qui vont finir par créer en partie, pour certains d’entre eux,
le Hezbollah ou différents groupes qui vont finir par se muter
dans quelque chose de plus unitaire qu’est le Hezbollah.
Mais donc, que devient Amal à ce moment,
au moment où l’OLP s’en va et les Israéliens sont là ?
Alors, ça va être un processus graduel mais c’est
progressivement Amal qui va occuper en fait le vide laissé par l’OLP
tant à Beyrouth que dans le sud.
Mais avant cela, j’aimerais juste revenir sur août, septembre 82,
lorsque justement la résistance palestinienne est contrainte de quitter le Liban
qui aura été son sanctuaire pendant plus de 15 ans
parce qu’on a en effet des accords qui sont négociés par la direction de l’OLP d’un côté
et le gouvernement libanais, l’armée israélienne et Philippe Habib,
l’envoyé américain d’un autre côté.
Ces accords vont permettre le redéploiement des combattants de l’OLP
entre Tunis et la Syrie au dépend des factions.
Et on a un certain nombre de garanties qui sont données aux Palestiniens,
notamment le fait que les populations civiles palestiniennes
restées dans les camps de Beyrouth et du sud,
qu’elles seront protégées par une force multinationale
qui doit arriver dans les jours qui suivent la négociation et la conclusion de cet accord
et qui vont être le principal élément qui va motiver,
convaincre entre guillemets la direction de l’OLP de quitter le Liban
parce que ce n’est pas quelque chose qui fait consensus.
Même au sein du Fatah par exemple,
donc Yasser Arafat est favorable au départ de l’OLP et du Fatah du Liban
mais on a Khalil El-Wazir, son numéro 2, et Saad Sahel,
donc le maréchal de Beyrouth, principal chef militaire de Fatah, qui est contre.
Et ces gens-là vont aller à l’Azirqiyye, Lattaquié en Syrie
pour essayer de se redéployer via la Bekaa au Liban pour y combattre l’armée israélienne.
Cependant, on a quand même 10 000 combattants palestiniens
et environ 2 000 soldats syriens qui vont être évacués,
notamment grâce à des navires de guerre français,
donc ils vont au départ passer par la Grèce, puis ensuite Tunis.
Donc ça marque la fin de l’hégémonie politique et militaire de l’OLP au Liban.
Surtout qu’en août 1982, l’armée israélienne avait réussi à faire élire un président qui lui était favorable,
donc Bachir, le chef de la milice phalangiste.
Bachir est élu en août, il prend fonction début septembre,
à peu près au moment où les Palestiniens sont en train de partir,
et il va être assassiné le 14 dans un attentat qui va viser le QG phalangiste à Sharafiyye.
Donc ce président pro-israélien qui représentait d’une certaine manière
la traduction politique des gains militaires de l’invasion disparaît,
et en effet ça va être concernant et problématique pour les Israéliens
qui viennent de perdre leurs plus précieux atouts.
Et les miliciens des forces libanaises et des phalangistes
vont se venger tragiquement et dramatiquement de cet assassinat
en conduisant les massacres de Sabra et Shatila du 16 au 18 septembre 1982
avec le soutien direct, voire la participation directe de l’armée israélienne.
Oui, il y a au moins trois forces ultra israéliennes qui vont se succéder
et qui vont encadrer à peu près aussi trois forces libanaises,
enfin les forces libanaises, mais d’autres milices.
Je cherchais mes mots.
Donc c’est une collaboration autour des camps de Sabra et de Shatila
qui vont mener à des massacres.
On aura bien sûr l’occasion de faire plusieurs épisodes sur ce podcast,
sur ces massacres-là, parce qu’on va faire un cycle finalement sur les camps
dont on va s’arrêter sur Tal-El-Zatar, sur Agnès-des-Lots, etc.
Mais donc, à chaque fois, essayer de retracer leur histoire,
pas que négativement et pas qu’à travers des massacres, mais quand même.
Et je voulais juste résumer l’affaire,
parce que l’assassinat de Bachar Gemayel,
lui est dû, non pas à une faction palestinienne,
mais à un parti, le Parti social national syrien.
Tout à fait.
C’est Habib Chartouni, un militant du PSNS qui est à l’origine de cette attentat.
Par ailleurs, on sait aujourd’hui,
les témoignages des différents acteurs permettent de l’affirmer,
une multitude d’organisations cherchaient à éliminer le nouveau président,
tant le Parti communiste Kamal que certains groupuscules proches du Hezbollah,
du fait que ce dernier avait été élu avec le soutien direct de l’armée israélienne.
Donc il y avait en effet une coalition, si je puis dire,
de groupes et de mouvances qui cherchaient à se débarrasser du président.
Et c’est Habib Chartouni qui est en effet celui qui est passé à l’acte,
qui a réussi à assassiner le président Bachar Gemayel.
Et ça, ça va être un traumatisme majeur,
parce que les combattants palestiniens viennent juste de partir.
On vient de leur donner des garanties.
La force multinationale,
donc française, britannique, italienne et américaine qui venaient d’arriver,
s’était retiré le jour de l’assassinat de Bachar,
voire le 12 pour certains contingents,
c’est-à-dire juste avant les massacres.
Donc en effet, les garanties données par le monde occidental
et par les puissances européennes et américaines aux palestiniens et aux libanais
n’ont plus aucune valeur.
Les palestiniens réalisent que les garanties qu’on leur a données
n’ont aucune espèce de traduction concrète.
Ils acceptent de quitter Beyrouth après un combat de plus de deux mois
qu’ils avaient célébré en héros par ailleurs.
Et on massacre leur famille dans les camps sans défense.
Donc ça, ça va motiver un certain nombre de cadres et de combattants palestiniens
qui étaient partis via Chypre, via la Grèce, en Tunisie ou au Yémen ou en Syrie
à revenir justement parce qu’ils se rendent compte que leur frère,
leur soeur, leur cousin,
le lieu dans lequel ils avaient grandi
n’était absolument pas protégé par les garanties qui leur avaient été données.
Et pendant les mois qui vont suivre,
et même en réalité pendant le siège de Beyrouth,
dans les semaines qui vont précéder le départ des combattants palestiniens,
on a un certain nombre de cadres militaires,
tant du FATA que du FPLP, que du FDLP,
que d’autres organisations, de la SAERA par exemple,
qui vont donner les localisations de leurs caches d’armes
à des combattants et à des cadres militaires d’AMAL,
mais aussi d’autres organisations.
C’est-à-dire qu’on va avoir un transfert qui va se faire
d’armes, mais aussi d’expertise, de matériel, etc.
vers les nouveaux acteurs qui cherchent à combattre l’occupant israélien.
Le 16 septembre, lorsque les Israéliens envahissent Beyrouth-Ouest
après l’assassinat de Bashir et les massacres de Sabra et Shatila,
commencent, c’est en effet l’annonce de la création du Front de la Résistance Nationale Libanaise,
qui regroupe le Parti Communiste, l’OACL, le PSNS et d’autres groupes.
L’ensemble des acteurs qui vont combattre les Israéliens,
à mal compris, vont monter leurs opérations
au nom du Front de la Résistance Nationale Libanaise.
Aucun groupe ne va chercher à ce moment-là,
surtout sur la période 1982-1985,
à se démarquer et à faire une guerre et une concurrence médiatique
pour savoir qui menait le plus d’opérations,
qui était le plus efficace contre l’armée israélienne.
Ce ne sont pas du tout des questions qui se posent.
L’ensemble des acteurs se rangent derrière ce front.
Ce n’est pas du tout un front qui regroupe que des parties de gauche,
contrairement à ce qu’on a souvent écrit.
Et dans ce cadre-là, du point de vue du mouvement Amal,
on va avoir un personnage dont on parle trop peu,
mais qui est pourtant très connu tant dans les milieux communistes
que dans les cercles du Hezbollah,
c’est Mohamed Saad,
un ancien élève de Mostapha Choumran,
qui était élève et professeur à l’école technique du Jabal Hamel,
donc cette matrice d’émergence du mouvement Amal,
qui a combattu avec Bilal El-Haussat,
donc le cadre du Fatah en juin 1982.
Berri va nommer Mohamed Saad chef des opérations militaires d’Amal
contre l’armée israélienne dans le Sud,
à l’été 1982.
Et c’est lui qui va restructurer l’ensemble des réseaux
militants et militaires d’Amal dans le Sud,
en éliminant littéralement tous les cadres
et les militants qui se sont compromis avec les Israéliens.
Il va aussi faire pression sur les religieux
qui refusent de condamner l’invasion,
et aussi s’appuyer sur les religieux
qui condamnent l’invasion et qui invitent à la résistance,
par exemple le shéh Rarib Harb,
qui sera assassiné le 16 février 1984.
Donc Mohamed Saad est un personnage vraiment central,
fondamental, en dépit du fait qu’il est très peu cité
dans les ouvrages de référence sur l’histoire de la résistance et du Sud.
Et il va collaborer avec l’ensemble des acteurs
qui sont impliqués contre l’armée israélienne,
que ce soit les Palestiniens, du FPLP, du Fatah,
ou les autres groupes de gauche libanais,
comme le Parti communiste, l’OACL, le Ba’as, etc.
Et il va aussi permettre à ce nouveau groupe
qui est le Hezbollah,
de se positionner dans les villages où il est influent
et où il arrive à reconstituer des cellules
et des réseaux efficaces de combat contre l’armée israélienne,
notamment à Ma’araka.
Il va permettre aux premières cellules du Hezbollah
aussi de s’y installer pour déployer leur stratégie
et leurs opérations contre l’armée israélienne.
Et les Palestiniens, dans tout ça,
vont aider Mohamed Saad en lui donnant,
comme je le disais, la localisation de cache d’armes,
mais aussi en participant parfois à des opérations
aux côtés de combattants d’Amal ou d’autres organisations.
Et toutes ces opérations,
qu’elles soient réalisées par des combattants palestiniens,
de amal ou du Parti communiste,
étaient toutes conduites ou revendiquées plutôt
sous le nom du Front de la Résistance nationale libanais.
Donc on a une véritable unité
des mouvements de résistance en dépit des conflits passés
et des divergences idéologiques et doctrinales de 1982 à 1985.
Et c’est vraiment très important à comprendre
parce qu’on a souvent l’impression que 1982, le Hezbollah est créé,
ce qui est vrai, c’est l’année en partie de fondation du Parti,
mais que voilà, il éclipse toutes les autres forces
dès son arrivée sur la scène politique et militaire,
alors qu’en réalité, c’est un processus qui est beaucoup plus graduel.
Et quand on écoute, par exemple, les dirigeants ou des cadres du Parti,
eux-mêmes ont un récit beaucoup plus nuancé
que la plupart des chercheurs qui se sont penchés sur cette histoire,
en posant vraiment 1982 comme l’éclipse Hezbollah,
qui viendrait à invisibiliser tous les autres acteurs,
qu’ils soient communistes, issus d’Amal ou Palestiniens.
Il va y avoir des grandes dates dans ce chemin à partir de 1982.
Vous me citiez en préparant cet entretien, cet épisode,
le cas de l’intifada de Ashoura en octobre 1983
et ce qu’on en parallèle de cette discussion,
ce qu’on ignore aussi, peut-être souvent,
parce qu’on ignore finalement beaucoup de choses sur Amal
et sur la résistance au Sud,
on l’acquérirait quand il range souvent à travers les réseaux de Hezbollah,
les opérations martyrs conduites par Amal,
comme il y en a eu menées par le PSNS,
comme il y en a eu par des communistes finalement,
on attribue très souvent l’opération martyr,
l’opération kamikaze à des réseaux purement chiites, iraniens,
et donc par la suite aux jihadistes l’amiq ou à Hamas Palestiniens.
En réalité, l’arme du pauvre,
quand elle ne peut pas faire autre chose,
finit par convaincre des militants convaincus
à aller se faire tuer de toute façon face à l’ennemi
et quitte à se faire tuer, autant essayer d’en emporter quelques-uns.
Est-ce qu’on peut, avant d’aborder finalement les événements de 1984,
s’arrêter quelques instants sur cet intifada notamment de Ashura
et puis les événements de 1984 plutôt au Sud Liban,
avant que 1984 soit plutôt dans l’esprit de ceux qui connaissent l’histoire de cette résistance,
soit celle de la reprise en main de Beirut par les forces de Nabi Berri et de Jumblat à ce moment-là ?
Tout à fait, c’est vraiment fondamental à poser ce qui se passe dans le Sud à ce moment-là,
de 1983 à 1984-85 jusqu’au retrait partiel de l’armée israélienne en février 1981-85.
Comme je le disais, Mohammed Saad, ça va être l’artisan de cette remobilisation
des villages et des réseaux militants contre l’armée israélienne.
Au début, il va faire pression sur les acteurs qui soutiennent ou qui refusent de condamner.
Il va changer l’emplacement des panneaux de signalisation
pour tromper et duper l’armée israélienne quand elle se déploie.
Graduellement, on va très vite basculer sur une résistance civile dans un premier temps
avec des citines de la désobéissance civile contre l’armée israélienne
quand elle pénètre dans les villages pour arrêter des militants
ou pour réprimer collectivement des villageois
soi-disant responsables d’une opération qui aurait été montée à proximité.
Et aussi, du fait des moyens disproportionnés et inégaux entre occupants et occupés,
il va aussi avoir recours aux opérations martyrs.
Alors eux refusent catégoriquement la traduction d’opérations suicide.
D’ailleurs, les termes ne sont pas du tout les mêmes en arabe.
Intéhar, le suicide, ce n’est pas du tout le terme qui est employé.
On parle d’amaliyat esti shadiye, donc opérations martyrs,
parce qu’ils font un clivage doctrinal théologique vraiment fondamental entre les deux notions.
Ils vont utiliser donc ce moyen, les opérations martyrs,
souvent par le biais d’une voiture piégée contre des positions fortifiées israéliennes
ou des positions tenues par des milices pro-israéliennes comme l’armée du Liban Sud.
Et donc, la première opération martyr,
elle n’est pas le fait de combattant d’amal ou de réseau de Mohammed Saad.
Cependant, Mohammed Saad va y participer.
L’opération qui se…
Enfin, c’est du moins les sources et les données que j’ai me poussent à dire ça.
En novembre 1982, donc quelques mois seulement après l’invasion du Liban
et puis l’occupation du pays,
on a le QG des renseignements israéliens à Tire,
qui se trouve à l’époque dans ce qu’on appelle le bâtiment Azmi.
Pourquoi le bâtiment Azmi ?
Parce que c’était le nom du cadre du Fatah qui dirigeait la région
et qui dirigeait ce bâtiment avant que les Israéliens en prennent le contrôle.
Donc on l’appelle le bâtiment Azmi
et les renseignements israéliens vont y établir leur QG après l’invasion,
notamment le Shin Bet.
Et il y a une voiture piégée qui va percuter le bâtiment en novembre 1982.
Aïmad Mourniyeh, un des chefs militaires du Hezbollah, ses camarades,
avec le soutien d’après-moi de Mohammed Saad, font sauter le bâtiment
et ils décapitent littéralement l’état-major du renseignement israélien au sud Liban.
C’est un coup absolument imprévu qui ravage le moral des occupants.
Et dans une interview ultérieure,
un officier du renseignement sur place déclara que c’était une fuite de gaz,
tellement le déni est puissant et à quel point on ne peut pas reconnaître
que c’est un coup qui a été pensé et organisé par des acteurs locaux.
Donc première opération martyr qui provoque des dégâts considérables matériellement
dans les rangs du renseignement et de l’armée israélienne, on a à peu près 70 morts,
et rebeulote en novembre 1983, Madras HaTesh Shajara,
encore une fois le QG des renseignements israéliens à tir,
qui est pulvérisé une seconde fois à peu près à un an,
à peu près à l’anniversaire, à quelques jours d’intervalle.
Donc ça c’est des coups très rudes et pas prévus par les Israéliens,
ce qui va les pousser à mener une véritable chasse à l’homme
contre les commanditaires.
Au départ ils considèrent que c’est les Iraniens,
ils essayent d’assassiner Mohtasham Epour,
qui est l’ambasSadr d’Iran à Damas,
et leur attention se porte aussi assez rapidement sur Imad Mughniyeh,
le chef militaire du Hezbollah,
passé par la force 17 du Fatah, très important aussi à poser,
et aussi sur Mohamed Saad,
qui est un visage actif militant dans le sud,
et qui lui aussi va recourir à ce type d’opérations,
de modalités d’action,
notamment en 1984,
avec l’attaque de Bilal Faheus,
qui est un combattant d’Amal,
qui était par ailleurs un des gardes de Nabih Berri à Barbourg,
donc le QG d’Amal et le QG du président d’Amal à Beyrouth,
il était garde dans cette région,
et il monte une opération martyr contre un convoi israélien à Zahran.
Donc le message politique aussi est assez clair et net et fort,
et graduellement, l’armée israélienne,
pourquoi on voit aussi ces opérations martyrs qui se multiplient,
et puis les différents réseaux qui sont en mesure de mener
de plus en plus d’opérations militaires avec le soutien des habitants,
c’est parce que les occupants exaspèrent les occupés,
les habitants du Liban Sud,
par des politiques de représailles collectives,
par des menaces continues sur les proches des militants,
par violences politiques assez considérables,
donc la torture extrêmement diversifiée,
on ne rentrera pas dans les détails,
mais je veux dire,
ils arrivent à aligner très rapidement d’une large segment de la population,
qui au départ, pour certains, n’aurait été pas nécessairement très hostile,
qui était un peu indifférent,
mais je veux dire, en peu de temps,
ils vont arriver à exaspérer les gens,
et ça, on peut l’observer à travers un incident
qui se déroule au mois d’octobre 1983,
pendant les processions de Ashoura,
donc les commémorations annuelles du martyr de Hussein,
le petit-fils du prophète,
qui est probablement la pulsation centrale du schisme,
d’un point de vue cultuel dans les pratiques quotidiennes,
et donc l’armée israélienne, à ce moment-là,
le jour des commémorations du martyr de Hussein,
ils vont rentrer à Nabathiyeh,
qui est une ville où ces commémorations sont extrêmement importantes,
et ils vont rouler sur la foule avec des véhicules militaires,
ils vont paniquer parce que les gens vont les attaquer
avec des couteaux et avec ce qu’ils ont sous la main,
ils vont se réfugier dans un bâtiment,
ils vont être encerclés et ils vont ouvrir le feu,
donc il va y avoir un certain nombre de morts et de blessés,
dont beaucoup d’enfants,
et ça, ça va provoquer un soulèvement généralisé dans le sud,
ce qu’on appelle l’intifada du sud,
et graduellement, la fièvre insurrectionnelle va se propager
de village en village et de jour en jour,
au point qu’en 1984,
les opérations militaires contre les occupants israéliens
sont quasi quotidiennes.
On voit aussi de plus en plus d’opérations martyrs,
on a mentionné Bilal Fahes, organisé par Mohammed Saad,
il y a aussi des opérations martyrs
qui sont organisées par les communistes,
par le Parti Social Nationaliste Syrien surtout,
Sanal Mouhaïdli et d’autres, 85 surtout.
Du coup, par leurs pratiques,
par leurs répressions aveugles et indiscriminées,
les occupants vont réussir à coaliser les adversaires d’hier
qui vont se serrer les coudes
pour combattre efficacement contre l’occupant.
Et là, j’aimerais poser quelque chose qui,
à mon sens, est trop peu dit,
mais qui pourtant est fondamental,
c’est que de 1965 à 1982,
c’est à la période de ce qu’on appelle
la révolution palestinienne,
de réflexion et de lutte armée contre l’occupant,
la révolution palestinienne va considérablement
influencer les chiites du Liban
et les Libanais de manière générale.
Ça va être un moteur d’une certaine manière
dans l’élaboration de théories politiques,
la mise en place de pratiques, etc.
Cependant, après 1982,
et surtout 1983, je dirais, jusqu’à 2000,
ça va être la résistance sud-libanaise
qui va être un moteur d’inspiration
pour les Palestiniens,
c’est-à-dire que la dynamique se renverse
et que la révolution palestinienne
qui a influencé les chiites libanais
à s’organiser, à s’armer,
à combattre l’armée israélienne,
la dynamique va s’inverser
dans la période d’occupation et de lutte
qui en découle,
où ce sont les Libanais,
par leur modalité d’action,
par leur résilience,
par aussi les liens qu’ils retissent
avec les Palestiniens,
qui vont inspirer les différentes
organisations palestiniennes
et même la société palestinienne
plus généralement.
Et je pense que ce n’est pas par hasard
qu’en décembre 1987,
l’intifada palestinienne éclate.
Mais avant cette intifada palestinienne,
on parle de l’intifada du sud Liban,
on parle de l’intifada de Marrakech,
on parle de l’intifada de cette village.
C’est-à-dire que ces termes,
ces mots d’ordre,
ces modalités d’action
occupent l’espace depuis le Liban.
Et il y a des transferts
qui s’opèrent du Liban
vers la Palestine,
alors qu’avant,
c’était plutôt de la Palestine
vers le Liban.
Et il y a quelque chose
qui permet de faire le nœud,
d’une certaine manière,
c’est la question du soumoud,
la question de la détermination.
Ce terme soumoud,
c’est une mauvaise traduction
détermination parce que ça regroupe
bien plus de sens en arabe.
Mais je veux dire,
c’est quelque chose qui devient
central pour les Palestiniens
comme pour les Libanais,
les Palestiniens
qui ont subi sa bra au Shatila
et les Libanais qui sont
soumis à l’occupation israélienne
et assez pratiques.
Donc il y a des nœuds
et des transferts vraiment,
vraiment organiques
et fondamentaux qui se produisent
et qui vont influencer
considérablement tout le reste
de cette histoire
tout au long des années 80
jusqu’à la libération du Liban Sud
en mai 2000.
Mais donc,
pour conclure et redresser
très rapidement
un petit tableau synthétique
sur le rôle que va jouer Amal,
dans le Sud,
l’ensemble des efforts
déployés contre l’armée israélienne
vont être le fait de Mohammed Saad,
de 1982 jusqu’à 85.
Et ce n’est pas par hasard
qu’au mars 85,
lorsque l’armée israélienne
se retire de Ma’araka,
ils assassinent
Mohammed Saad et son camarade
Khalil Giradeh
en faisant sauter la Hosseiniye,
donc le lieu de culte chiite
de la ville de Ma’araka
où ces militants étaient en train
de distribuer des rations alimentaires.
Ils tuent environ une quinzaine
de personnes à ce moment-là.
Ils nient leurs responsabilités,
l’armée israélienne.
À l’époque c’était Benjamin Netanyahu
qui était le représentant
d’Israël à l’ONU.
Et ce dernier déclarait
qu’évidemment l’armée israélienne
n’avait rien à voir avec ça.
Pourtant, un ouvrage récent
de Ronen Bergman,
qui regroupe beaucoup de témoignages
de soldats israéliens,
nous permet d’attester
que c’était le fait
des renseignements israéliens
purement et simplement.
Alors on a dressé ce tableau
de ce qui est devenu le Sud
et comment finalement
les groupes militaires
et les partis anti-israéliens
vont se réorganiser
et vont également nourrir
la lutte palestinienne
quelques temps après.
Pour autant, il faut qu’on revienne
sur la capitale, sur Beyrouth
parce qu’au tournant de ces années 1984,
Amal va jouer un rôle
assez important finalement
dans la redistribution
du pouvoir politico-militaire
dans Beyrouth, dans Beyrouth Ouest.
Tout à fait.
Et c’est aussi ce qui permettra
de donner par la suite
un élan à la résistance
dans le Sud.
Parce que après l’invasion
et l’occupation du Liban en 1982
et le départ de l’OLP,
l’armée israélienne oblige
le gouvernement libanais
à signer des accords de paix,
ce qu’on appellera les accords
du 17 mai 1983.
C’est leur condition
pour se retirer du pays,
même s’ils conditionnent
aussi leur retrait
au retrait de l’armée syrienne
de la BK,
ce qui témoigne du fait
qu’ils n’avaient absolument
pas envie de se retirer du pays
et que leur ambition
était de rester de manière pérenne
sur le territoire.
Mais donc de la fin 1982
jusqu’au 17 mai 1983,
ces accords vont être négociés
sous médiation américaine
entre Keri Hachimona
et l’hôtel Lebanon Beach
à Falde,
si je ne dis pas de bêtises.
Oui, c’est ça.
Et donc, ils vont de facto
placer le Liban
dans le giron israélo-américain.
Certains chercheurs vous diront
que ces accords étaient mornés,
ce en quoi je ne crois
absolument pas.
Ce qui a poussé à la suppression
de ces accords,
c’est une opposition politique
et militaire menée,
comme on l’a dit,
par Amal et le PSP.
Donc, le 17 mai 1983,
lorsqu’on annonce
la signature de ces accords,
que ces accords sont conclus
entre Liban et Israël,
on a une opposition
qui se manifeste tout de suite.
Donc, on a une manifestation
qui est organisée,
par exemple, le soir même
dans la mosquée
de l’imam al-Rida,
l’abbir et l’abbat,
animée et organisée
par le religieux
Mohammed Hossein Fattallah.
Considéré par certains
comme le guide spirituel
de Hezbollah,
alors que c’est bien plus compliqué
et complexe,
mais peu importe.
Et donc,
Mohammed Hossein Fattallah
va coaliser autour de lui
un certain nombre de courants,
de militants.
On a, par exemple,
Maher Hamoud,
qui est un ancien
de la Jama’a Islamiyya,
c’est-à-dire les frères musulmans libanais,
qui va lui aussi manifester
son opposition.
Le PSP Jumblad
va très rapidement aussi
s’opposer à ces accords.
Amal aussi,
même si on a certains cadres
et certains religieux
qui tolèrent,
dans un premier temps,
ces accords,
les cadres militaires
et les cadres sécuritaires
de l’organisation
s’y opposent immédiatement.
Et ça va générer des tensions
assez importantes
entre les forces de sécurité libanaises,
l’armée,
et ces différents groupuscules
influents à Beyrouth-Ouest,
donc Amal et le PSP principalement,
même s’il n’y a pas que,
il y avait aussi les Mourabétounes,
il y avait aussi les Palestiniens
et les premières cellules
du Hezbollah dans la capitale.
Et donc,
Amin Gemayel,
qui a pris la succession
de son frère assassiné,
va chercher à s’appuyer
sur l’armée et les forces de sécurité
pour faire taire la contestation.
Il va envoyer l’armée
dans la banlieue sud
et à Beyrouth-Ouest
pour arrêter les militants d’Amal,
les militants du PSP,
en s’appuyant aussi
sur les milices des forces libanaises
pour en faire disparaître
quelques-uns.
On est donc sur une temporalité
et un cadre de répression politique nette
avec usage justement de l’armée
pour faire taire la contestation.
Et ça,
Amal et le PSP,
qui sont à ce moment-là
soutenus par la Syrie,
l’Union Soviétique et l’Iran,
d’un point de vue militaire,
logistique et même diplomatique,
ils vont s’y opposer
et ils vont,
en plusieurs étapes,
avec un premier échec
en octobre 1983,
ils vont essayer de s’opposer
par les armes
à cet accord
et puis aussi à cette tentative
de faire rentrer la contestation
dans le rang manumilitary.
Donc ils vont affronter l’armée.
Pour donner un cadre,
ça va être de l’automne 1983
jusqu’en février 1984
où on a les affrontements
les plus intenses.
Et ils vont être en mesure
de neutraliser
un certain nombre d’unités
de l’armée
qui vont se ranger
dans le rang de l’opposition
et qui vont pousser
le gouvernement de Damine Gemayel
à abroger ces accords.
Le Parlement va les abroger
un mois après l’intifada,
le soulèvement du 6 février 1984,
en mars 1984,
du fait de ces nouvelles configurations
et de ces affrontements
qui ont scindé l’armée
en différents bataillons fidèles
pour la 6e Brigade,
par exemple à Amal,
la 11e, par exemple fidèle au PSP
et d’autres fidèles
au président de la République
ou aux forces libanaises
dans d’autres régions.
L’armée devient régionalisée,
elle a été neutralisée et coupée
par l’opposition
et par les affrontements
et c’est ce qui va pousser
le nouveau pouvoir
à abroger ces accords.
Et à ce moment-là,
comme je le disais,
la Syrie et l’Iran
vont soutenir le PSP et Amal
pour affronter le pouvoir
d’Amine Gemayel
mais on a aussi
un certain nombre
d’autres réseaux militants,
c’est ce que j’ai essayé
de mettre en lumière
dans la thèse,
qui vont participer,
c’est-à-dire que les Palestiniens
qui vont rentrer
entre 1982 et 1984
à Beyrouth
ou pour certains qui sont restés
dans la BK ou à Tripoli,
ils vont participer
aux affrontements
contre l’armée libanaise.
Pareil pour certains
combattants du Hezbollah,
les Mourabitoun,
donc la milice nasserienne,
en fait tous les gens
qui étaient opposés à Israël
et au gouvernement libanais
pro-israélien
vont participer à ces affrontements
en soutenant Amal et le PSP,
même si ça va être
un petit peu
les figures de proue
de la contestation.
Et donc ce soulèvement,
au-delà de neutraliser
l’armée et de la syndée,
de la régionaliser,
si je puis dire,
ça va aussi faire rentrer
les opposants d’hier
dans le gouvernement,
c’est-à-dire que
le président Amin Gemayel
va être obligé de composer
avec la réalité.
Les Américains d’ailleurs
qu’ils poussaient
à l’assuranchère
et à s’engager militairement
contre ces opposants
vont absolument pas le soutenir,
donc il va se retrouver seul
et il va être obligé
d’intégrer
les nouveaux vainqueurs
dans le gouvernement.
Donc Nabyar Berri
va devenir ministre
pour la première fois,
Waleed Jumblatt
va aussi rentrer au gouvernement
et ça va donner
quand même
une certaine influence
à ces deux organisations
et à l’opposition
qui fait maintenant
partie du pouvoir.
Et d’un point de vue
stratégique,
pour reconnecter tout ça
avec ce qui se joue
dans le Sud,
à partir du moment
où Amal et le PSP
l’emportent à Beyrouth,
qu’ils réussissent
à défaire les unités
fidèles à Amin Gemayel
et que le PSP
l’emporte aussi dans la montagne
contre les forces libanaises
et l’armée libanaises,
l’ABK va être reconnectée
ou plutôt réouverte
jusqu’à Beyrouth
et Beyrouth jusqu’au Sud,
ce qui va permettre à Amal
et même au Hezbollah
et aux Palestiniens
d’y redéployer des combattants
beaucoup plus efficacement.
Avant on avait des barrages
de l’armée,
des forces libanaises,
c’est à dire que
d’un point de vue logistique
et stratégique et militaire,
c’était très compliqué
d’acheminer et de déplacer
des troupes, de l’armement, etc.
Alors que là, les routes s’ouvrent
et passent sous le contrôle
principalement de l’opposition.
Et c’est Amal
qui va s’imposer
après février 1984
comme la milice la plus influente
probablement de Beyrouth Ouest
et de la banlieue sud aussi
qu’est le contrôle,
mais aussi du Sud
qui va progressivement se libérer
à partir de février 1985
du fait de l’intensification
des opérations militaires.
Et Amal va assez rapidement
s’imposer comme l’acteur
hégémonique à Beyrouth
et dans la banlieue sud,
mais aussi dans le sud du pays,
ce qui ne va pas aller
sans générer des tensions
avec ses alliés d’hier,
que ce soit le PSV,
les Palestiniens,
voire le Hezbollah.
Cette hégémonie est due…
Alors en tout cas,
le Hezbollah n’est pas encore
la puissance qu’on lui connaîtra
au fur et à mesure des années 80 et 90
qui va mener à la libération du Sud,
mais cette hégémonie est due aussi
à la fin du FRNL finalement
qui va continuer un peu
de mener des actions,
qui va continuer d’exister
aussi politiquement,
mais on note souvent septembre 1985
comme étant la dernière
livraison d’armes de l’URSS
aux partis communistes libanais
et à travers lui
à l’ensemble des groupes
qui bénéficiaient de cette aide.
Et là, au contraire,
on voit donc là en 1985
l’hégémonie de Amal,
du PSP dans la montagne
dans le Chouf,
mais pour ce qui est du Sud,
de Beyrouth,
de sa banlieue et de la BK,
c’est donc Amal qui est
prédominante.
Et pour autant,
c’est cette période-là aussi
que va se déclencher
la guerre des camps,
alors c’est un épisode important
de ce chapitre,
de cet épisode,
mais il faut l’expliquer
par le fait qu’effectivement
Amal souhaite,
si j’ai bien compris,
éviter une réimplantation
de l’OLP à un moment
où là elle a scié un peu
son hégémonie politique
et militaire sur
une grande partie du Liban,
mais notamment le Sud Liban.
C’est exactement ça.
Il y a un slogan
qui résume très bien
cette position,
qui est défendue à l’époque
par Amal, c’est
« Pas de retour à l’avant 1982 ».
Qu’est-ce qu’on veut dire
par l’avant 1982 ?
C’est l’époque de l’hégémonie
politique et militaire de l’OLP.
Par ailleurs,
c’est aussi un slogan
qui va être imposé
et si je puis dire défendu
par la Syrie,
qui se pose
comme principal concurrent
de l’OLP
dans la région et au Liban,
qui veut assurer sa mainmise
sur le pays du cèdre
et qui ne veut surtout pas
qu’Yasser Arafat s’y réimplante
et qu’il retrouve son influence,
mais c’est quelque chose
dont on parle trop peu.
C’est aussi un slogan
qui va être défendu
par les partis de gauche,
par Waleid John Blat,
par exemple,
qui va dire lui aussi
« Pas de retour à l’avant 1982 ».
Et George Hawi du Parti communiste
va défendre
exactement le même slogan.
Cependant, distinction
qu’il est fondamental de poser,
ni le PSP,
ni le Parti communiste libanais
n’accepteront de rentrer
dans la guerre des camps
ou ne s’y engageront.
Il y a des conflits
et des divergences majeures
avec l’OLP,
mais pas au point
de les résoudre par les armes.
Et c’est ce qui va
les différencier d’Amal.
Le Hezbollah,
ce sera exactement
la même posture.
Pour lui,
c’est absolument hors de question
et impossible de rentrer
dans une confrontation armée
contre les Palestiniens,
même s’ils sont
des accords politiques.
Et Amal, cependant,
à partir de mai 1985,
va rentrer de plein pied
dans cette guerre,
pas simplement parce que
la Syrie lui incombe de le faire,
mais parce qu’elle y trouve
aussi un intérêt,
comme on l’a dit,
c’est-à-dire que c’est Amal
qui assure son contrôle,
qui a scié son contrôle
sur Beyrouth
et sur le Sud après 1984.
Et pour eux,
il est hors de question
qu’un concurrent
aussi dangereux
et aussi influent
que l’OLP
et le Fatah de Yasser Arafat
serait implante.
Cependant, le Fatah
et les différentes
organisations palestiniennes
vont essayer,
dans le sillage du 6 février 1984,
de retourner dans les camps du Sud,
de retourner dans les camps de Beyrouth,
notamment pour y mener
des opérations
contre l’armée israélienne,
parce que le Liban
reste encore
le seul pays frontalier
duquel on peut mener
des opérations.
L’armée israélienne
occupe par ailleurs le pays,
ce qui rend un point de vue logistique
relativement aisé
la réalisation d’opérations.
Donc c’est une priorité stratégique
pour de nombreuses
organisations palestiniennes
et ça va rentrer
en conflit directement
avec l’agenda d’Amal,
au-delà même de la Syrie
qui, elle aussi,
cherche à juguler
l’influence de l’OLP,
pas simplement au Liban
mais dans la région.
Et ça, ça s’observe aussi
en février 1985,
lorsque Yasser Arafat
signait les accords d’Arman,
donc il va se rapprocher
de la Jordanie,
en proposant d’incluer
la Jordanie,
mais pas la Syrie,
dans des éventuelles
négociations avec les Israéliens.
Ça, ça va pousser la Syrie
à encourager,
déjà d’une,
des décisions
au sein du Fatah et de l’OLP,
mais surtout à créer
un rassemblement de factions,
un nouveau front
qui veut se poser
en concurrent de l’OLP
pour contrer justement
le projet et l’influence
de Yasser Arafat.
Donc les Syriens vont soutenir
la création du front
de salut national palestinien.
Je parle d’El-Inqaz
et de l’Orientan et de la Palestine,
qui va regrouper
des factions prosyriennes,
mais pas seulement.
On compte aussi
le Front Populaire
de Libération de la Palestine
de Habash,
qui est loin d’être
un proxy de Damas,
mais qui, cependant,
tient à marquer
son opposition à Arafat.
On va avoir le FDLP
qui va être un petit peu
entre les deux,
entre l’OLP et le FSNP.
Et du coup,
cette rivalité siro-palestinienne
peut déjà s’observer
avec cette superposition
de front de deux coalitions.
Et le conflit de la guerre des camps
va aussi s’inscrire
dans ce cadre-là.
C’est-à-dire que Amal
va trouver un intérêt
à rentrer dans ce conflit
en bloquant le retour
des combattants palestiniens.
Et ils vont trouver
un soutien politique
et militaire syrien
pour ce faire.
Et donc en mai 1985,
après une succession
d’incidents
et de péripéties individuelles
entre des militants palestiniens
de Bourg-le-Barajné,
de Sabra et de Shatila
et des quartiers chiites,
des militants d’Amal,
on va avoir une offensive
qui va être menée
par Amal sur les camps de Beyrouth.
Assez violente
et assez inattendue
de la part des Palestiniens
qui sont bien conscients
qu’il y a des clivages politiques,
des tensions, etc.
Mais personne ne s’attend
à faire face à un siège
de cette ampleur
et de cette violence.
On va avoir, par exemple,
le regroupement informel de Daou
qui va être facé.
On va avoir
des modalités d’action
qui vont être…
l’usage d’armes lourdes
qui va être absolument inattendue
et puis qui va contribuer
aussi à une perte
considérable d’influence
pour Amal,
pas simplement au Liban,
mais dans la région.
Parce que voilà,
de mouvements,
entre guillemets,
résistants
ou qui jouent un rôle
dans la résistance
contre l’occupant.
On passe à un mouvement
qui en vient à combattre
directement les Palestiniens.
Ils vont le payer très, très, très cher
médiatiquement en termes de soutien
régionaux, etc.
Et cette première phase
de la guerre des camps,
elle va durer…
elle va durer un mois à peu près.
On l’appelle la guerre de Ramadan
parce qu’elle se déroule
en plus tragiquement
pendant le mois de Ramadan.
On va avoir
un autre épisode guerrier
de ce type
avec sièges et affrontements
et tentatives
de prise de contrôle du camp
en 86,
mai, juin 86,
à peu près à un an d’intervalle.
Et après ces deux premières confrontations,
la guerre des camps
qui était localisée
à Beyrouth,
Sabra, Shatila et Bourg-el-Barajde
principalement,
elle va se déplacer dans le sud.
Notamment,
à l’initiative des Palestiniens,
ce n’est pas exactement
comme ça qu’il faudrait le présenter,
mais je veux dire,
pour sortir,
entre guillemets,
de l’impasse humanitaire,
notamment pour les camps de Beyrouth
et politiques,
on a un certain nombre
de combattants
et d’officiers Palestiniens,
dont un certain Mamdouh Naufel
qui va jouer un rôle fondamental
dans ces différents affrontements,
qui vont organiser
la prise de plusieurs villages
qui étaient tenus par Amal
dans le sud autour de Saïda,
dans les villages à l’est de Saïda
en septembre 86.
Et en novembre 86,
on va avoir
un village stratégique
qui s’appelle Mardouché
sur les hauteurs de Saïda
qui permet de contrôler
les camps de Ain el-Heloué
et Mye Mye,
mais aussi les villages chiites
vers Nabataillé,
qui va être pris
par une coalition
de factions palestiniennes
dirigée par Mamdouh Naufel,
chef du FDLP,
mais en réalité chef
de l’ensemble des forces
de Arafat,
parce qu’Arafat lui avait confié
la direction des unités
du Fatah à ce moment-là.
Et donc,
ça va être une surprise
et un revers stratégique
considérable pour Amal,
qui va se retrouver
avec le sud en partie coupée,
alors qu’ils venaient justement
de réétablir
la communication
entre Beyrouth et le sud
et puis d’affirmer
d’asseoir leur contrôle
sur ces deux régions.
Là, les Palestiniens menacent
concrètement cette hégémonie
et l’argumentaire
et les revendications
des milices palestiniennes
qui prennent à ce moment-là
les villages à l’est de Saïda
et Mardouché,
c’est de dire
levez le siège des camps de Beyrouth,
mettez fin à la guerre des camps
et nous on rend Mardouché,
on se repose, etc.
Ce n’est pas du tout
ce qui va se produire
malheureusement.
Les Syriens vont aussi rentrer
dans la danse,
vont voir aussi ça
comme une menace stratégique
parce que le sud,
ils ne peuvent pas,
ils ne peuvent pas y agir
comme à Beyrouth.
Et du coup,
c’est pour eux un retour
de Yasser Arafat
et de l’OLP.
Et donc,
on va voir la guerre des camps
qui va s’étendre
à l’ensemble
quasiment des camps du sud
et notamment à Tire.
C’est le bourge de Chiméli
qui vont être assiégés
rudement par Amal.
Et ça, cette phase-là,
c’est la dernière phase
de confrontation militaire
de bataille et de la guerre des camps.
C’est ce qu’on appelle
la guerre des six mois
qui se déroule à peu près
du coup de septembre 86
jusqu’à avril 87.
Et c’est la phase la plus violente.
Et c’est aussi la phase
où les dirigeants d’Amal
se rendent compte
qu’ils sont dans une impasse,
qu’ils ne sont absolument
pas en mesure déjà d’une
de prendre le contrôle des camps.
Ils arrêtent d’essayer
de prendre le contrôle.
Ils mettent juste en place un siège.
Juste.
Ils mettent en place un siège
parce qu’ils ne sont pas
en mesure de prendre
le contrôle militairement des camps.
Et humanitairement,
c’est une catastrophe.
Militairement,
ils ont aussi beaucoup,
beaucoup de pertes.
La guerre des camps,
on parle de 1500 à 2000
victimes palestiniennes,
selon les sources.
Sur les trois ans,
on parle aussi de 1000 victimes
avec 700 combattants d’Amal.
C’est à dire que les pertes
sont très, très lourdes
dans leur rang aussi.
Donc, quand l’armée israélienne
occupe encore le sud,
que l’ALS fait des descendes
dans les villages,
qu’ils arrêtent des militants,
qu’ils détruisent des maisons,
les gens, les combattants,
les quatre se demandent
ce qu’ils font à se combattre
entre frères serts-trivaux,
mais frères quand même,
et puis les gens
qui ont milité ensemble
depuis dix ans.
Fatah, qui avait apporté
un soutien,
notamment logistique,
important à Amal
au moment de sa création,
les gens comprennent pas.
Et du coup,
on a beaucoup de dissensions
qui vont émerger
au sein d’Amal.
Beaucoup de gens
qui vont quitter l’organisation,
qui vont s’opposer
à ce conflit
qui jugent fratricides
et contraire à leurs intérêts.
Et ça va principalement
bénéficier au Hezbollah
qui, lui, se pose justement
en critique,
et pas simplement,
il se pose en critique
de la guerre des camps,
c’est-à-dire qu’il va apporter
un soutien concret
aux Palestiniens,
humanitaires notamment.
Aymad Mourniyeh, par exemple,
il va acheminer
du lait en poudre
dans les camps de Beyrouth,
voir des armes,
des munitions
pour qu’ils puissent tenir,
des vivres, enfin.
Et, parce que Aymad Mourniyeh,
donc le chef militaire
du Hezbollah,
était aussi ami
avec les chefs militaires
de Harakat Amal,
et les Palestiniens,
il va dialoguer
et envoyer des lettres
entre les deux
en essayant,
en vain,
de mettre un terme
à cette guerre.
Il va aller voir,
par exemple,
Haq al-Hamiyeh,
qui est le chef militaire d’Amal
qui dirige la guerre
contre les camps
à Samoura,
qui est aussi
un de ses amis proches
depuis dix ans,
en essayant de le convaincre,
en vain.
Mais, voilà,
le Hezbollah
joue un rôle majeur
pour assister les Palestiniens,
essayer de convaincre Amal,
ou, du moins,
certains dirigeants
et combattants d’Amal,
d’arrêter.
Il y en a certains
qui vont,
en effet,
refuser la guerre des camps
et quitter l’organisation
du fait de ces médiations
et de ces interventions.
Et,
en parallèle,
dans le cas de la bataille
de Mardouché
dont on a parlé,
c’est la première fois
où justement
le Hezbollah
va intervenir publiquement.
Pas simplement
en revendiquant
une opération
ici ou là
contre l’armée israélienne,
mais en déployant
publiquement
des combattants
à Mardouché
pour faire force d’interposition
entre les Palestiniens
et Amal,
en disant voilà,
on est frères,
on n’a aucun intérêt
à continuer
à s’entretuer,
il faut mettre un terme
à tout ça
et rediriger l’énergie
vers le sud.
Il y a un programme
qui revient un peu
aux bases
et à Monsas Sadr
d’une certaine manière.
donc le Hezbollah
va rentrer à Mardouché
en tant que force d’interposition
grâce à un religieux de Saïda,
le chère Maher Hamoud,
dont on a déjà discuté,
qui va
organiser ses médiations
et ses rencontres
et ses réunions
et qui va du coup
faciliter le déploiement
du parti
dans le village
de Mardouché
et c’est la première fois
qu’on voit le Hezbollah
qui déploie
des dizaines de combattants
avec ses drapeaux,
avec ses officiers,
etc.
dans le sud.
Alors certes,
il avait annoncé
son existence
le 16 février 1985
dans le cadre
du retrait israélien partiel
et pour l’anniversaire
de la mort de la Harp,
assassinée un an plus tôt,
mais il n’avait pas
de présence publique
à Beyrouth,
ils avaient des permanences,
dans la BK,
ils avaient des cordes d’entraînement,
une présence visible,
mais dans le sud,
c’est la première fois
qu’on peut
observer de manière palpable
et concrète
le déploiement du parti
au-delà de ses opérations
militaires clandestines.
Et ça, c’est fondamental
et c’est en effet,
à partir de ce moment-là,
à partir de 1986,
que le Hezbollah
va devenir
une force majeure,
puis graduellement,
une des plus importantes,
si ce n’est la plus importante
dans le Liban Sud,
et notamment
dans le champ de la résistance,
qui au départ est pluriel,
qui ressemble plus
à une arborescence multicolore
qu’à un tableau monolithique
qui est d’une seule couleur.
Donc ça,
c’est vraiment important
à poser.
Et du coup,
cette montée en puissance
du Hezbollah
qui se fait au dépend d’Amal,
elle va aussi
alimenter des tensions
entre les deux organisations chiites,
Amal et Hezbollah.
Amal qui avait
considérablement
pris en puissance
et assuré son contrôle
sur Beyrouth et le Sud,
voit qu’il y a certaines régions
qui lui échappent
et puis que son influence
est en train de diminuer.
on a des tensions
qui se manifestent,
des incidents
entre militants,
parfois un assassinat
et ci-vou là,
avant même que la guerre
Amal-Hezbollah
n’éclate en février 1988,
c’est-à-dire
dans le prolongement direct
de la guerre des camps.
Et avant de vous repasser
la parole pour une prochaine question,
il y a quelque chose
moi qui m’a semblé
vraiment indispensable
de faire dans la thèse,
c’est de déconstruire
un petit peu les noms,
les catégories
qu’on pose sur ces conflits,
c’est-à-dire la guerre des camps
et ce qu’on appelle
la guerre des frères
Amal-Hezbollah.
Pour moi,
85, 90,
c’est la période
des guerres des frères,
au pluriel.
Les guerres des frères
commencent en 85
et c’est pas simplement
Amal-Hezbollah,
98, 90.
Parce qu’en 85,
donc on a Amal
et les Palestiniens
qui s’affrontent
jusqu’en 88.
Avril 87,
mais la levée du siège
se fait en 88,
donc on va dire 85-88.
Des alliés d’hier
qui en viennent à s’entretuer,
mais on a aussi
la guerre du drapeau
entre Amal et le PSP,
les alliés qui ont
vaincu l’armée libanaise
à Beyrouth-Ouest,
ils en viennent à s’affronter
en novembre 85.
Puis en février 87,
en pleine guerre des camps,
on a aussi Amal
qui affronte le Parti communiste
coalisé avec le Parti socialiste
progressiste à Beyrouth-Ouest
avant d’arriver
sur le conflit Amal-Hezbollah.
C’est sans même parler
des conflits internes
au Parti social national syrien,
où on a deux branches,
une pro-palestinienne
et une pro-syrienne
qui vont s’affronter
militairement
à partir de 85.
Donc on a une succession
d’affrontements
entre organisations alliées,
voire même dans les rangs
d’une même organisation
à partir de 85.
C’est pour ça
qu’il me semble important
et pertinent de qualifier
l’ensemble de cette période
de guerre des frères au puriel
et ensuite de délimiter,
de décliner et de préciser
de quoi on parle.
Oui, quand j’interviewais
des responsables aujourd’hui
ou des gens proches
d’Amal ou d’Hezbollah,
je faisais un peu…
Pour ne pas qu’ils ne soient pas
scientifiques,
cet amalgame,
c’est-à-dire que j’essayais
de dater 85
du début de cette dérive
et eux me disaient
non, non, non,
les affrontements
c’est plus tard
et puis ils ont été mis fin en 88.
Mais de ma propre lecture,
j’avais vraiment
cette impression-là
que vous avez l’air de confirmer
d’un point de vue scientifique
et historique,
c’est qu’effectivement,
ces tensions multiples
amènent à de multiples conflits
entre les frères d’hier
et les frères d’aujourd’hui
et qu’en réalité,
c’est aussi une période
sur laquelle les uns et des autres
ne reviennent que très
partiellement ou essaient
de la limiter à un minimum
d’interaction et de conflictualité.
D’un point de vue,
je suis assez content
de vous entendre
l’expliquer comme ça
parce que moi,
j’avais du mal,
malgré leur explication,
à me projeter
dans cette histoire.
Voilà, on comprend mieux.
Je découvre
ce que vous racontez
sur Marc Doucher
et sur cette espèce
de force d’interposition,
mais on voit là
effectivement cette période
charnière à partir de 85
où finalement les différentes
forces présentes au Liban
vont quand même,
cette occupation
notamment va quand même
détruire ces liens très forts
qui étaient présents
malgré des orientations
différentes.
En tout cas,
il y avait une volonté commune
qui s’est quand même cassée
dès 1985.
Je ne voudrais pas
qu’on invisibilise
les Palestiniens
dans cette période,
dans la guerre des camps.
On comprend bien
qui s’affrontait,
mais qui étaient
les Palestiniens
encore présents dans ces camps,
parce que pour que nos auditeurs
soient bien conscients
qu’on racontait le départ
de la majorité des troupes
de Fidel Aya Serra Rafat,
même si certains,
vous l’aviez dit,
étaient hostiles à ce retrait
en 1982.
Ensuite, on raconte
l’histoire des massacres
de Shatila
par justement l’absence
de moyens de se défendre.
Qui est là en 1985
et qui combat ?
Parce que quand vous donnez
le chiffre des morts
et des blessés,
on imagine quand même
des organisations
où il y a une masse
de combattants
assez nombreuses.
Bien sûr.
On a une multitude
d’organisations.
On a à la fois
des combattants
et des organisations
qui sont issues de l’OALP
et d’autres qui sont issues
de cette coalition
pro-syrienne,
le Front de salut national palestinien.
Les organisations et les combattants
du Front de salut national palestinien
vont avoir beaucoup plus
de facilité à se réimplanter
à Beyrouth et dans le sud
parce que la Syrie
contrôle la BK
et que sur les barrages,
ils ont des décès passés
et que la Syrie
voit un avantage
parce qu’elle considère
que ces organisations
lui sont inféodées
et qu’elles défendront
son influence.
Pour ce qui est des hommes
du Fatah et des factions
qui sont restées dans l’OLP
et qui sont restées
d’une certaine manière
sous la direction de Yasser Arafat,
c’est beaucoup plus compliqué.
Même si le 6 février 1984
a ouvert la route
de la BK vers Beyrouth
et de Beyrouth vers le sud,
ça reste très compliqué
pour eux de se déployer.
Et là, on a plusieurs collusions
qui sont assez étranges.
Déjà, Ahmed Mourniye
va faciliter l’arrivée
de plusieurs combattants à Beyrouth
via l’aéroport,
via des amis dans l’aéroport
et puis via ses compétences
en termes de clandestinité
et puis d’opérations militaires,
sécuritaires, etc.
de déplacement.
En effet, les massacres
de Sabra et de Shatila
vont être,
au-delà des configurations
stratégiques et géopolitiques,
une motivation de premier plan.
C’est-à-dire que
ça reste dans l’esprit
de tout le monde
et des militants
qui sont partis.
C’est-à-dire qu’ils veulent
prévenir, d’une certaine manière,
un autre Sabra et Shatila.
Donc, c’est un élément explicatif
qui est mis en avant
par beaucoup de combattants.
Et on a aussi
les forces libanaises,
étonnamment,
qui vont faciliter
l’arrivée de combattants
palestiniens,
donc leurs ennemis jurés d’hier.
Parce que Amal est devenu
un rival aussi embêtant à Beyrouth,
arrivé au gouvernement
qui contrôle
une partie de la capitale.
Donc, pour embêter
d’une certaine manière,
pour le dire un peu trivialement,
Amal et pour réduire son influence,
eh bien, on va soutenir
les organisations
et les mouvements
qui lui sont opposés.
Et donc, par exemple,
on a un cadre des forces libanaises
à Jouni,
donc aux villes au nord de Beyrouth
contrôlées par les partis de droite
et par les forces libanaises.
On a un cadre local
qui va faciliter
l’arrivée de combattants
palestiniens
depuis Chypre,
puis les acheminer
jusqu’à Beyrouth.
Et on a aussi,
même Amin Gemayel,
le président de la République,
qui en a un petit peu marre
de son ministre Berri
et de son ministre Jean Blatt,
qui va faciliter
l’arrivée de combattants
depuis l’aéroport de Beyrouth
en vendant des faux passeports,
voire des vrais passeports libanais
à des palestiniens
qui vont arriver de Chypre
et qui vont pouvoir
se redéployer dans les camps
de Beyrouth
et dans les camps du sud.
Donc, c’est un phénomène graduel
et je dirais
que le premier siège,
donc mai-juin 85,
la première bataille
de la guerre des camps,
on a assez peu, en réalité,
d’officiers du Fatah
qui sont présents.
Mais c’est cette première bataille
qui va en pousser
beaucoup à revenir.
Et pour reprendre l’analyse
d’un cadre du FPLP
que j’ai interrogé,
qui s’appelle Salah Salah,
en réalité,
les Syriens et Amal,
en voulant éradiquer
les Arafatistes,
pour reprendre
les termes de l’époque,
les Arafatiyen,
comme ils le disaient,
ils les ont fait revenir à Beyrouth
parce qu’en effet,
c’est eux qui étaient ciblés
dans les camps.
Donc, à l’issue
du premier siège,
de la première bataille
de mai-juin 85,
on va avoir un certain nombre
de quatre militaires
de premier plan
qui vont revenir.
Et je pense en particulier
à Ali Abouteau,
qui est un leader historique
de la brigade étudiante du Fatah,
blessé plusieurs fois
pendant l’invasion de 78,
en contact et proche
de Shamran par ailleurs,
ami avec Aymad Mourniye.
Et lui,
il va prendre en charge
la défense de Shatila.
En 86 et jusqu’à sa mort,
si je ne dis pas de bêtises,
février 87.
Il va d’ailleurs être assassiné
par des éléments palestiniens
pro-syriens,
en pleine guerre des camps,
en plein siège des six mois.
Donc, on a en réalité
des organisations
et des militants palestiniens
qui sont issus
de différentes coalitions.
Donc, comme on l’a dit,
des gens rangés
sous l’OLP
et d’autres
sous le Front de salut
national palestinien.
Et on a ces deux groupes
ou ces deux coalitions
plutôt qui vont cohabiter
ensemble dans les camps
et qui, au départ,
vont combattre ensemble
l’offensive d’Amal
et de l’armée syrienne.
Mais graduellement,
cette guerre des camps
qui oppose Amal
aux Palestiniens
va se transformer aussi
en une guerre des camps
interpalestinienne.
Ça, c’est très peu connu.
C’est-à-dire qu’en 88,
on va avoir des affrontements
extrêmement violents
entre les dissidents du Fatah,
donc Abou Moussa,
Abou Saleh,
Abou Khaled
et les hommes de Yasser Arafat
dans les camps de Beyrouth.
Et c’est ces mêmes individus
qui vont assassiner Ali Abou Taw,
ce leader historique
de la brigade étudiante
et du Fatah
et de Shatila,
dont les portraits
ordent encore le camp
jusqu’à aujourd’hui
du sud jusqu’à Beyrouth.
Cette guerre va,
tristement,
aussi se transformer
en guerre interpalestinienne
et en 88,
parce que l’armée syrienne
est rentrée
et retournée plus exactement
à Beyrouth en février 87,
à l’issue des conflits
entre Amal,
le PSP
et le parti communiste.
Donc les Syriens
recontrôlent Beyrouth
à partir de 87.
Eh bien,
ils vont assiéger
avec les factions
palestiniennes,
pro-syriennes,
les hommes de Yasser Arafat
dans les camps de Beyrouth
et ils vont les forcer
à quitter la capitale
et ils vont ensuite
se déplacer
dans le sud principalement.
Notamment,
Haine el-Heloué,
qui était
et qui reste
le plus gros bastion
politique et militaire
de palestiniens au Liban.
Et Haine el-Heloué,
par exemple,
en 85 et en 86,
c’est des centaines,
pour ne pas dire
des milliers de combattants.
On parle de gros,
gros, gros effectifs.
Beaucoup plus qu’à Beyrouth.
Beyrouth restait
une présence limitée.
Ils ont d’ailleurs
résisté
avec des moyens
totalement disproportionnés
et inégaux
en comparaison
de Sadamah.
Mais Haine el-Heloué,
c’est une force
politique et militaire
qui est considérable
à l’époque.
on a
une présence palestinienne
un peu disparate,
mais réelle,
malgré le départ
de la direction de l’OLP
et d’un certain nombre
de combattants en 82.
Autre élément
qui me semble important
de poser
pour comprendre justement
cette présence palestinienne
dans sa complexité
et dans sa diversité.
Après le départ d’Arafat
et puis
des 10 000 combattants palestiniens
vers Tunis et vers Damas,
on a aussi
des milliers de combattants
qui sont restés
dans la Bekaa,
donc à la frontière syrienne
ou à Tripoli,
dans le nord du pays,
hors du contrôle
de l’armée israélienne.
Donc on a encore
des effectifs palestiniens
qui se comptent
en milliers d’hommes,
des combattants entraînés,
aguerris,
qui se redéploient
du nord ou de la Bekaa
vers Beyrouth
et vers le sud
entre 84 et 85,
tout un tas de raisons différentes.
Donc, hélas,
et c’est un argument
qui a aussi été
parfois instrumentalisé
et vraiment monté en épingle
par certains cadres d’Amal,
voire par des dirigeants syriens
pour justifier l’opération,
en disant bah regardez,
il y a tant de combattants,
enfin je veux dire,
on est revenu
à l’hégémonie politique
et militaire
de Fatah et de l’OLP,
c’est hors de question
pour nous de revivre ça,
on va le combattre, etc.
Mais
pour avoir un regard
un peu nuancé,
on a en effet
cette présence militaire palestinienne
qui reste, Tripoli,
d’ailleurs les affrontements
entre pros syriens et Arafat en 83
en témoignent,
Arafat conservait
une présence très forte à Tripoli
et dans la Bekaa,
et ce sont ces dynamiques-là
face à la volonté d’Amal
de conserver son hégémonie
sur Beyrouth et sur le sud,
qui vont en partie expliquer
la guerre des camps,
ça ne la justifie pas,
surtout pas la violence extrême
qu’on peut observer
dans un certain nombre d’épisodes
ou d’incidents ici et là,
mais voilà,
c’est ce conflit majeur
pour le contrôle du sud
et dans une moindre mesure
de Beyrouth
qui va expliquer la guerre des camps.
Et autre élément aussi
pour expliquer son prolongement
et son élargissement
dans le sud du pays,
après le retrait de l’armée israélienne,
grosso modo entre février et juin 85
vers la bande frontalière
du Liban Sud,
Amal a une politique
qui est de dire
les opérations contre
l’armée israélienne
et l’armée du Liban Sud
en territoire libanais occupé
bien sûr, on soutient,
on vous laisse faire,
il n’y a pas de souci,
mais hors de question d’aller
monter des opérations
en territoire israélien,
entre guillemets,
parce que ça,
après, ça implique des représailles
sur les villages, sur nous,
sur les militants,
les femmes, les enfants, etc.
Donc ça,
ça va rentrer aussi
en conflit avec la stratégie
tant de certaines
organisations palestiniennes
que celles du Hezbollah
qui mènent de bord
des opérations en territoire israélien
ou en territoire palestinien
occupé selon le lexique qu’on prend.
Mais et ça,
ça va expliquer en partie aussi
les tensions et les rivalités
de la guerre des camps,
puis le conflit à Malhezbollah
pour le contrôle du Sud principalement.
Alors justement,
on passe d’un conflit,
celui des camps s’arrête
dans une sorte de bourbier
sur lequel les uns et les autres,
en tout cas plutôt le camp syrien,
cherche une faim un peu glorieuse
et il la trouve finalement là.
Et ce conflit de
finalement,
c’est un peu ma vision,
peut-être un peu caricaturale,
se reporte pour l’hégémonie
finalement vis-à-vis du Hezbollah
qui lui a pris,
vous le disiez,
un rôle assez fort
dans la résistance
et dans l’action contre l’Israélien,
n’ayant pas participé à la guerre civile,
n’ayant pas participé.
Son image à lui n’est pas écornée.
C’est l’impression que j’en ai,
alors que celle de Amal,
c’est défraîchi avec son action
dans les canges.
Je rappellerai que des gens mourraient de faim,
qu’il y a des fatois autorisant
de manger de la chair humaine
pour arriver à s’en sortir.
Enfin, on est dans un désastre
humanitaire le plus complet.
Et donc, on rentre également là
dans deux, trois années
de conflits très durs,
fratricides,
entre Amal et son concurrent récent,
mais son concurrent qui prend
sa place finalement
dans certaines régions,
la banlieue sud,
certains villages du sud
qui est de Hezbollah.
Est-ce que je traduis bien
cette période en posant cette question ?
Vous la traduisez parfaitement
et ça ne me semble absolument pas
caricatural de considérer
que le conflit Amal-Hezbollah
qui éclate en février 88
et le prolongement de la guerre des Corses
en est le prolongement direct.
Il y a un lien de cause à effet
qui est encore une fois direct.
Et les combattants en particulier
côté Amal comme Hezbollah
le reconnaissent eux-mêmes.
Et c’est en effet une succession
de tensions contenues,
de rivalités,
de divergences stratégiques et tactiques
qui se sont manifestées
depuis la guerre des camps,
qui là vont s’exprimer
militairement de manière massive
et extrêmement violent.
Aussi violent que la guerre des camps,
même si la guerre des camps
comme vous l’avez précisé
a été le théâtre de drame humanitaire
notamment d’un point de vue alimentaire
dans les camps de Beyrouth
et pour le camp de Rachidier
qui était assez innommable
et incalifiable
et qui ont considérablement
écorné l’image d’Amal
et bénéficiait à Hezbollah
qui croit dans son sillage.
En effet, février 88,
la guerre éclate
entre Amal et Hezbollah
dans un premier temps dans le sud.
Précarés entre guillemets d’Amal.
Amal considère comme sont précarés
après 85.
Comment le conflit éclate ?
On a en février 88
un officier de lunettes saut,
les observateurs de l’ONU
qui est reçu par un cadre local d’Amal
qui s’appelle Abdelmajid Saleh
qui le reçoit dans sa maison à tir.
Cet officier américain en l’occurrence,
même s’il est de lunettes saut,
est kidnappé juste après
cette entrevue
avec ce cadre local d’Amal.
Amal accuse le Hezbollah
d’avoir kidnappé cet observateur de l’ONU
et en conséquence,
ils vont désarmer le parti
dans l’ensemble des zones
qu’ils contrôlent dans le sud
en essayant aussi de retrouver
cet officier de l’ONU.
Enfin, il sera retrouvé mort
je crois des années plus tard.
Mais donc Amal va,
au nom de cet enlèvement,
rentrer dans une guerre
extrêmement intense et violente
contre le Hezbollah dans le sud.
Alors ça va être autour de tir
et de n’avoir tiré dans un premier temps
et ça va conduire à un désarmement
du Hezbollah.
Parce qu’à l’époque,
le rapport de force est vraiment
en faveur d’Amal,
surtout dans le sud.
Donc le Hezbollah va être obligé
d’une certaine manière
de plier bagages ou du moins
de se contenter d’activités clandestines
parce que voilà,
Amal ne lui autorise plus
de présence visible.
Et avant de rentrer
dans les détails
de cette guerre Amal-Hezbollah
et de ces différents épisodes,
il faut quand même poser
deux trois éléments
qui permettent de mettre en lumière
les clivages stratégiques et tactiques
qu’il y a entre les deux formations.
Donc là, déjà,
comme on a pu l’apercevoir
à travers cet incident,
cet enlèvement,
Amal, depuis 1978,
depuis la première invasion israélienne
du Liban et depuis
l’arrivée de la Finule,
les forces de maintien de la paix
et de l’interposition de l’ONU
au Liban Sud.
Elle apporte un soutien,
l’organisation apporte un soutien
majeur à la Finule.
Ils ont un officier de liaison
depuis 1980 avec la Finule,
qui à l’époque,
c’était Daoud Daoud,
donc un cadre d’Amal de tir.
Et ils soutiennent cette présence
militaire de l’ONU
suite à des positions
de Monsa Sador,
qui avait dit justement
ne vous interposez pas,
n’affrontez pas l’ONU,
ce n’est pas nos adversaires,
c’est Israël,
je simplifie pour aller vite.
Mais de manière générale,
Sador avait pris position
en faveur de la Finule
et du coup Amal,
depuis sa disparition,
a toujours maintenu des relations
plus que cordiales avec la Finule
et parfois ils sont rentrés
dans des confrontations militaires
avec des acteurs
qui soient Palestiniens
ou le Hezbollah
parce qu’ils avaient attaqué la Finule.
Donc à l’époque, en 88,
et puis en réalité
depuis l’annonce de la création
de Hezbollah en 85,
le parti n’avait pas
une position favorable
concernant la Finule.
Ils ne se posent pas du tout
en soutien de la Finule.
Pour eux, c’est une armée
d’occupation étrangère,
une présence impérialiste
sur la terre du sud
qui empêche la résistance
d’agir et de prospérer
et qui favorise
l’occupation israélienne.
Donc ça, on a déjà
un premier clivage majeur
entre les deux formations
vis-à-vis de la Finule.
Le deuxième, ça va être
aussi fondamental,
c’est vis-à-vis
des modalités d’action
contre l’armée israélienne.
Amal refuse toute opération
en territoire israélien
ou palestinien,
seulement en territoire
libanais occupé,
tandis que Hezbollah
est en faveur,
au contraire, d’opérations,
mettons, contre Keryat Shimonah
ou des colonies israéliennes
frontalières.
Et ça, ça va générer
des tensions et ça va être
aussi un petit peu,
si je puis dire, le fond
de cette guerre
ou plutôt les justifications
stratégiques et tactiques
qui vont en être données.
Autre point qu’il faut amener
pour dresser et comprendre
ce tableau,
d’un point de vue,
si je puis dire,
juriste prudentiel et théologique,
même si Khomeini reste
un référent de premier plan
pour des dizaines,
enfin des centaines
et des milliers de combattants
et de cadres d’Amal,
il y a certains clivages
à la fin des années 80
qui émergent
et on a notamment un religieux
très proche d’Amal
qui s’appelle Mohamed Mahdi Shamseddin
qui va se prononcer, par exemple,
contre la Wilayat al-Faqih
et qui va, des années plus tard,
pas à cette période
mais bien plus tard,
théoriser une autre notion
qui sera la Wilayat al-Ummah al-Nafsihah.
Pour nos auditeurs,
le Wilayat al-Faqih
c’est finalement la reconnaissance
que le guide suprême iranien
est la référence à suivre
en matière de droit et de religion
pour les chiites
et il est vrai qu’au Liban,
de nombreux chiites
proches ou non du Hezbollah
avaient aussi des marjahs
qui n’étaient pas iraniennes
et donc ça facilitait aussi
cette, entre guillemets,
contestation de suivre
ce dogme-là,
un dogme qui a été
intégré par le Hezbollah
qui l’affirme comme étant
sa base constitutive
et donc Amal, elle,
c’est aussi construite
en opposition à ça
en disant non, non,
il y a des guides à chercher
dans, voilà,
c’est un peu compliqué
parce que c’est des juristes
religieux,
donc c’est quelqu’un
qui dit le droit
et qui dit la religion
et donc ils sont plutôt à trouver
dans la communauté libanaise
ou en tout cas,
pas forcément en Iran
et donc c’est vrai
qu’à la succession
entre Roménie et Raménie,
il s’est joué aussi
cette porte en disant
on suivait peut-être le guide
qui était Roménie
jusque là,
mais finalement,
Raménie n’étant pas
un margeat,
on va aller chercher
ailleurs nos références
et c’était une manière
aussi de se détacher
de l’Iran,
finalement de cette tutelle
religieuse ou juridique
à cette occasion-là
pour des opposants
à Hezbollah notamment.
Exactement, on a ce clivage
théologico-politique
avec les cadres
et militants de Hezbollah
qui se réfèrent à la Wiliat al-Faqih,
qui doivent en référer
au guide suprême iranien
sur tout un tas de questions
théologiques et politiques
et le religieux
qui est un peu le guide spirituel
d’Amal à ce moment-là,
donc le successeur de Sardar,
Mohamed Mahdi Shams al-Din,
lui défend une autre théorie,
une autre position,
la Wiliat al-Koummal al-Nafsirah,
donc l’autogouvernance
d’une certaine manière
de la communauté
par elle-même,
c’est-à-dire pas besoin
de se référer à un margeat,
à un référent
qui est à l’extérieur du pays,
on est tout à fait en mesure
par nous-mêmes
d’élaborer nos propres cadres
théologiques, politiques,
culturels et sociétés.
Donc, on a aussi en plus,
si je puis dire,
ce clivage théologique
qui est parfois instrumentalisé
par des militants
et qui s’inscrit
dans ce tableau de tension
entre Amal et Hezbollah.
Mais l’élément le plus important
qui va expliquer le conflit,
au-delà de ces divergences
entre les deux organisations chiites,
c’est la lutte d’influence
et la rivalité
pour l’influence
entre la Syrie
et la République islamique d’Iran.
C’est quelque chose
qu’on a beaucoup de mal à penser,
notamment depuis la guerre
civile syrienne,
parce qu’on pense
le régime raciste syrien
et la République islamique d’Iran
comme des alliés
perpétuels et éternels
qui n’auraient jamais eu
de tempêtes
et de périodes de tension,
alors qu’en réalité,
la guerre des camps,
c’est une première
période de tension majeure
entre la Syrie et l’Iran,
parce que l’Iran prendra
le parti des Palestiniens
en condamnant la guerre des camps,
en disant qu’il n’est pas
licité acceptable
religieusement ou politiquement
ou moralement
de combattre les Palestiniens,
tandis que la Syrie soutenait
et était en partie
derrière l’offensive.
Et le conflit
qui s’inscrit dans ce silla,
donc Amal, Hezbollah
98-90,
c’est justement aussi
cette lutte d’influence
pour le contrôle du Sud
qui s’exerce entre
la Syrie et l’Iran.
Et donc,
évidemment, la Syrie soutient Amal,
la République islamique
soutient le Hezbollah
et des deux bords,
on va être assez intransigeant
et on va essayer de l’emporter
militairement et de
de vaincre l’adversaire.
Sauf qu’aucun de ces deux acteurs
du duo chiite n’est effaçable
d’un point de vue géographique
ou militant.
C’est des organisations
qui sont déjà,
à ce moment là,
extrêmement puissantes
avec des nombreux membres.
Et en dépit de la guerre des camps,
Amal conserve une influence certaine.
Donc le Hezbollah
ne sera pas vraiment
en mesure de l’emporter.
Il sera obligé de composer.
Mais donc,
pour essayer de dresser
rapidement un petit tableau
un peu chronologique
de ce qui va se passer
pendant la guerre Amal-Hezbollah.
Donc on a la première phase
d’affrontement dans le Sud,
comme je le disais,
de février à avril 88,
où le Hezbollah va être désarmé
à n’abatiller et à tir.
Et le mois qui suit,
en mai 88,
on a ce qu’on appelle
la bataille de la banlieue sud.
La banlieue sud qui était contrôlée
jusqu’à ce moment par Amal
va être
le lieu d’affrontement majeur
entre Amal et le Hezbollah.
Cependant, là, c’est pareil.
C’est ce que j’ai essayé
de déconstruire un peu dans ma thèse
avec des témoignages d’acteurs
qui m’ont directement participé.
On nous présente souvent les choses
comme voilà, il y a une bataille
d’une semaine, dix jours environ,
où le Hezbollah en vient
à écraser Amal
et à éradiquer le mouvement
de la banlieue sud
du fait de sa supériorité militaire,
de meilleurs financements,
d’une meilleure,
d’une doctrine, soit-disant,
plus en cline au sacrifice
et puis à imposer,
à infliger des coups rudes
à l’adversaire.
En réalité, c’est beaucoup
plus simple que ça.
C’est-à-dire qu’on a le chef militaire
de Harakat Amal à l’époque,
Aqal Hamilleh, qui est
issu de la BK, par ailleurs,
originaire de la BK,
qui va refuser de combattre.
il va,
ces hommes vont en partie
donner un certain nombre
de permanences
et de quartiers et de régions
à Hezbollah en refusant le combat.
D’autres vont
participer au combat
et refuser de de laisser
leur position et leur permanence.
Donc on a en effet des affrontements,
mais le plus gros des affrontements
est évité,
en dépit de la violence
de ce qui se passe
pendant dix jours,
par Aqal Hamilleh,
qui refuse de s’engager
parce qu’il est conscient
que si lui s’engage,
originaire de la BK,
d’un clan influent
avec des ramifications
un peu partout,
que si lui s’engage,
ça va prendre une tournure
encore plus violente
et que ça va se propager
dans la BK.
Or, quand on connaît un peu
le tableau 98-90,
la BK, c’est la seule région
où il n’y a pas de guerre
à Amal Hezbollah.
Ce n’est pas pour rien.
C’est parce que justement,
la région est préservée,
si je puis dire,
d’une certaine manière,
au même titre qu’un certain nombre
de régions et de quartiers
de la banlieue sud,
parce que le responsable
militaire d’Amal
refuse de s’engager dans la guerre
en dépit des incitations,
notamment syriennes
et de Razi Kanaan,
qui fait pression sur lui,
qui arrête son frère,
qui torture une partie
de ses cadres,
une partie de ses hommes
et une partie de sa famille.
Hamilleh va refuser
et il aura une phrase célèbre.
Parce que c’est lui
qui dirigeait Amal
militairement
pendant la guerre des camps.
Il disait vous avez fait de moi
le bourreau des Palestiniens,
vous ne ferez pas de moi
le bourreau des chiites.
Donc, à partir de ce moment là,
Atal Hamilleh
est expulsé d’Amal.
Et puis une partie de la direction
n’accepte pas,
ne lui pardonne pas plutôt
son refus de participer
et de s’engager.
Et cet homme qui était
un des plus fidèles élèves
de Chamran
et un des plus éminents
responsables militaires d’Amal
pendant toute l’histoire de la guerre
va ensuite être mis de côté
et se retirer dans son village
à Taraïa dans la Beka
et ne plus avoir de rôle politique
jusqu’à l’émergence de Daesh.
Mais c’est encore une autre histoire.
C’est une autre histoire
qu’on évoquera peut-être, oui.
Et donc la banlieue sud
est rapidement prise
en grande partie
à l’exception du quartier de Shaïa
qui reste contrôlé par Amal
et majoritairement sous le contrôle
de Hezbollah après mai 88.
Et on va avoir ensuite
deux autres phases
de confrontation majeure
entre Amal et Hezbollah.
Les deux vont se dérouler
au même endroit
dans l’Eklemet Tuffah,
dans une région stratégique
du Liban Sud
et notamment dans le Javal Serafi.
Et donc la première,
ça va être de septembre 88
à février 89.
Amal va essayer d’expulser
le Hezbollah qui est
particulièrement bien implanté.
Et la dernière, ça va être,
si je ne dis pas de bêtises,
c’est juillet 80,
octobre 90.
Ou encore une fois,
on va avoir aussi
de violents affrontements
dans l’Eklemet Tuffah,
le Javal Serafi.
Et on va avoir notamment
Hassan Nasrallah qui sera sur place,
qui sera assiégé.
Et de manière générale,
ni Amal ni le Hezbollah
ne parvient à l’emporter.
Chacun réussit à se faire
une zone d’influence ou autre.
Mais on en vient
à des guerres de position.
On prend un village,
on le reprend.
Enfin, je veux dire,
il n’y a pas d’avancée
stratégique majeure.
Dans les deux cas,
on est face à une impasse
et surtout on en vient
à se combattre
et s’entretuer entre frères,
entre cousins au sein
d’une même famille.
Et ça, ça va être
un traumatisme majeur
qui reste présent
dans les mémoires
jusqu’à aujourd’hui,
dans toutes les familles chiites,
notamment dans les familles
où on a des gens
qui se sont engagés
à Amal ou Hezbollah.
Et c’est ce qui explique
qu’aujourd’hui,
cette alliance
entre les deux parties,
elle est indéfectible
et que, à mon sens,
il est improbable,
voire impossible,
que ces deux organisations
en viennent aux mains un jour
parce qu’elles savent
ce que ça veut dire
et qu’elles ont aucun intérêt
ni aucune envie.
Les deux bords
de renouveler l’expérience
en dépit des clivages
qui se manifestent ici et là,
tactiques et stratégiques,
encore une fois.
Mais ce qui va vraiment
mettre un terme
à la guerre Amal-Hezbollah,
c’est l’invasion
du Kuwait
par Saddam
en août 90,
parce que, justement,
la Syrie, comme l’Iran,
qui se combattent
à ce moment-là
via leurs alliés
interposés au Liban,
en viennent à réaliser
que l’Irak
représente une menace
considérable
et qu’il est temps
de serrer les coudes
et que, donc,
il n’est plus du tout opportun
de s’affronter au Liban.
Donc Saddam envahit Kuwait
et, trois mois plus tard,
deux mois et demi plus tard,
on a une délégation d’Amal
et une délégation du Hezbollah
qui se rend à Damas
avec, évidemment,
des représentants iraniens
et syriens qui y participent.
Et les accords de Damas,
les accords qu’on appelle
le Sharia-Wilayati,
du nom de deux ministres
des Affaires étrangères,
al-Sharah pour les Syriens
et Wilayati pour les Iraniens,
vont négocier un accord
qui permet une sortie
de la guerre Hezbollah
et qui met véritablement un terme.
Vous le disiez,
pour mettre fin à notre entretien,
malheureusement,
ce conflit n’est pas prêt,
selon vous, de revenir.
On le verra sûrement
dans un troisième épisode,
sûrement en faisant patienter
un peu nos auditeurs
pour aborder l’époque moderne,
entre guillemets,
c’est-à-dire ce qui va suivre
la fin de la guerre civile
et donc reprendre,
après les accords de Taïf,
par exemple,
pour évoquer aussi
le rôle dans la résistance
contre Israël de Amal
qui n’a pas,
même s’il est souvent passé,
un peu à part,
enfin sous silence,
Amal va perdre,
y compris dans le conflit actuel
des militants au sud,
dans la région de Mabatié,
dans les zones dans lesquelles
il a une influence finalement,
il a toujours des combattants,
des dirigeants militaires
et en réalité,
on ne peut pas perdre des combattants
si on a cessé d’entretenir
une branche militaire
parce que c’est un peu
comme en recherche et développement,
on ne peut pas refaire
quelque chose
qu’on a complètement stoppé
ou alors, oui,
on sort des armes
et un gilet tactique
et on se fait éradiquer
par l’ennemi en deux jours,
mais on perd pas des cadres
au fur et à mesure du conflit
dans des opérations de ciblage,
dans des opérations
où on accroche l’ennemi
dans cette guerre asymétrique.
Et donc, ce sera peut-être
l’occasion d’un troisième épisode
avec vous.
Je voulais vous remercier
pour la clarté et l’érudition
sur un parti qui est
extrêmement méconnu
et qui éclaire cette partie
du conflit contre Israël,
ses alliances et ses déconvenues
et ses oppositions
avec l’OLP ou avec l’ESBOLA.
Ça va éclairer
très largement
les deux auditoires
que sont celui
de Fragments de Palestine
d’une part parce que
la question libanaise
et la question palestinienne
sont éminemment liés
et que c’est le but
de ces podcasts,
d’essayer de remettre les choses
dans leur contexte.
Et puis les auditeurs
de récits stratégiques
qui avaient sûrement été
un peu laissés sur leur fin
sur cette composante.
Et je ne voulais pas
faire ce que je reprochais
un peu aux différents ouvrages
qui caricaturent Amal.
Je vous remercie.
Je mettrai en description,
bien sûr, des deux épisodes
que nous allons publier ici,
l’ensemble de vos publications
pour que les auditeurs
puissent aller également
rechercher par eux-mêmes
Il y aurait forcément
beaucoup plus à dire.
Vous êtes un plus de connaissance
sur cette question.
Je vous remercie de ne pas,
en plus, avoir utilisé
trop d’acronymes
ou d’avoir introduit
les gens dont vous parliez
parce que ça peut être
un écueil aussi de partir
dans son domaine de compétence
et puis de laisser
l’auditeur moyen que je suis
sur le côté avec sa valise
en se disant
j’ai pas les connaissances.
C’était très clair
au cours de ces près
de trois heures d’entretien.
Donc, on avait décidé
de couper en deux parties.
Tristan, Ilion, merci beaucoup.
Et j’espère donc à bientôt
pour un troisième épisode
sur l’époque que j’appellerai
moderne de Hezbollah
et du mouvement Amal
dans notamment la guerre
de la libération du Sud,
finalement la guerre de 2006,
la prise de Beyrouth
le 7 mai 2008,
la lutte contre Daesh.
Vous l’avez évoqué
avec certains dirigeants militaires
dans la BK.
Et puis peu ou prou également
les révoltes au Liban
contre les banques
et contre certains dirigeants
dans lesquels,
une fois de plus,
Amal va être souvent décrié
parce qu’il va intervenir
pour également sécuriser
sa position politique.
Et puis cette alliance
toujours avec l’Hezbollah,
mais donc indirectement
avec ou directement d’ailleurs
avec l’Iran
et avec le Hamas palestinien
depuis le 7 octobre.
Comme quoi, ce que vous disiez
est vrai, c’est à dire
qu’on en revient à
il faut être pragmatique
et il faut arrêter
de s’entredéchir et trouver,
malgré nos différences,
une voie.
C’est finalement la question
palestinienne et la lutte
contre Israël qui va réunir
ces gens-là au début
et les réunir à la fin
malgré des tensions
et des affrontements terribles.
Tristan et Lyon,
merci beaucoup.
Merci de m’avoir reçu.
Alors merci d’avoir écouté
ce dernier entretien
avec Tristan et Lyon.
Cela clôt ce cycle
entre la Palestine,
les Palestiniens et le Liban
et ces organisations politiques.
J’espère qu’ils vous ont permis
de mieux comprendre
certains angles morts
que l’on explique mal ou peu,
notamment ici le cas
du mouvement Amal
qui est très peu explicité,
notamment en français.
Tristan et Lyon
est l’un des très rares chercheurs
d’avoir pu faire
ce travail colossal.
N’hésitez pas à soutenir
ce podcast qui,
comme vous le voyez,
cherche à déterrer des sujets
et à les faire comprendre,
les rendre intelligibles
afin de mieux comprendre
cette guerre régionale
actuellement.
N’hésitez pas à aller écouter
les 14 épisodes
et la vingtaine de hors série
que propose le podcast
documentaire Récits stratégiques.
C’est une plongée unique
au sein du Hezbollah,
de sa guerre débutée le 7 octobre,
racontée par un haut dirigeant
militaire de l’organisation
et finalement analysée
par plus d’une quinzaine
de chercheurs libanais
ou européens.
On y parle de stratégies,
d’histoires, d’espionnages,
de trahisons, d’intelligence
artificielle militaire,
d’assassinat ciblé,
un documentaire passionnant.
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